12 nov. 2016

Les enfants des Mingongs

Le Monde Diplomatique met gratuitement en ligne un article de Loup Espargilière & Théau Monnet sur les descendants des immigrés intérieurs chinois venus de la campagne, les Mingongs.

Extrait de l'article disponible ici.

À Baiyun, district ouvrier du nord de Canton où l’on trouve des immeubles-dortoirs, de petites usines de textile et des échoppes qui vendent de tout, les générations de mingong se succèdent. Attablé à la terrasse d’une épicerie de quartier, à l’ombre d’immeubles vétustes, Zhang fait le calcul. Il travaille douze heures par jour, six jours sur sept, dans un atelier de confection où la chaleur est insupportable durant les longues journées d’été. Malgré ses soixante-douze heures de labeur hebdomadaire, soit vingt-huit de plus que la durée légale — fixée à quarante-quatre heures et dépassée par 85 % des travailleurs migrants —, il répète une idée communément admise en Chine : « Ma génération est plus flemmarde que la précédente. Eux travaillaient bien plus dur, ils étaient capables de produire beaucoup plus que nous dans le même temps. » Souvent enfants uniques, élevés par leurs grands-parents, les jeunes mingong ont la réputation d’être plus capricieux et moins travailleurs que leurs parents, qui ont connu les heures les plus dures du communisme chinois.

Recréer une cellule familiale

À deux pas de là, sur une placette où des enfants s’ébattent après l’école, Dai, la trentaine, s’inquiète. Cette jeune mère au visage émacié, ouvrière dans une usine de chaussures, aimerait travailler plus : « Lorsque je suis arrivée ici, en 2006, je faisais des journées de douze heures. Mais maintenant, les commandes diminuent et je ne travaille plus que huit heures par jour. » En 2015, la croissance chinoise s’est établie à 6,9 %, son plus bas niveau depuis vingt-cinq ans. Les manufactures du Guangdong (la province de Canton), qui constituent l’« atelier du monde », en paient le prix fort. Avec leurs emplois précaires dans ces industries, les mingong de Baiyun figurent parmi les premières victimes du ralentissement économique. Une perte que ne compense pas la hausse officielle des salaires (10,7 % par an en moyenne entre 2008 et 2014).

« Les conditions de travail sont très difficiles, alors autant mourir ! », ironise Li, 30 ans, dont dix passés dans les usines textiles de Canton. Il redoute l’« effet domino » que crée la baisse des commandes chez ces travailleurs payés au rendement. Il constate que « beaucoup de petites usines ferment et ne paient pas leurs ouvriers ». Zhang en a été témoin : « Un jour, dans l’usine à côté de la mienne, le patron n’a pas versé les salaires, car il n’avait pas été payé par ses clients. Il a vendu les produits et il est parti avec la caisse. » Le gouvernement local a alors saisi le bâtiment, assure-t-il, pour le revendre afin d’honorer les dettes de l’entreprise et payer les salariés.

Depuis quelques années, la tension monte dans les usines du Guangdong. Au cœur des revendications : le respect des lois en vigueur. De très nombreux patrons refusent par exemple de payer leur part obligatoire de l’« assurance sociale » pour les travailleurs. Grèves et occupations d’usine sont les principaux moyens de pression des ouvriers. Le China Labour Bulletin (CLB), une organisation non gouvernementale de défense des travailleurs basée à Hongkong, a recensé 2 774 grèves en 2015, soit deux fois plus qu’en 2014. Selon ses décomptes, dans le seul Guangdong, il y en aurait eu 281 entre août 2015 et janvier 2016. L’écrasante majorité des ouvriers de ces usines sont des migrants.