Vous n'êtes pas au Far West, vous n'êtes pas au XIXe, vous êtes maintenant, au Sénégal mais la fièvre de l'or là-bas appelle les gens de la région et au-delà. C'est qu'il y a de l'argent, beaucoup d'argent à faire - à tel point qu'une campagne d'affichage tente de dissuader les enfants d'abandonner l'école pour l'or. Les dégâts écologiques que l'auteur attribue aux seuls Burkinabés sont en tout cas liés à des pratiques de l'orpaillage sans foi ni loi - même si de grasses compagnies doivent y laisser quelques plumes. Les conditions de travail et de vie des migrants orpailleurs sont effroyables. Dakaractu (ici, en français) relaie un reportage de Mamadou Oumar NDIAY publié à l'origine par « Le Témoin » N° 1164 –Hebdomadaire Sénégalais (MAI 2014).
Extrait
C’est surtout le village de
Kharakhena (...), qui est le point de convergence de tous les aventuriers de l’or
attirés par la perspective de faire fortune rapidement. Village de 700
habitants à peine il y a deux ans, Kharakhena a connu la plus formidable
explosion démographique de l’histoire du Sénégal puisque, en moins de
24 mois, sa population a atteint le chiffre incroyable de 60.000
personnes dont les 20.000 s’adonnent à la recherche de l’or ! Comme une
traînée de poudre (d’or !) et le téléphone arabe fonctionnant à plein
régime, des milliers de prospecteurs venus du Mali et de la Guinée
voisines mais aussi de la Mauritanie, de Côte d’Ivoire, du Burkina Faso,
ou encore de la Sierra Léone, du Libéria, du Ghana et du Nigeria ont
afflué à Kharakhena, transformant la localité en véritable tour de Babel
où toutes sortes de dialectes et de langues sont parlées. La rumeur se
propageant, déserteurs d’armées régulières voisines, mercenaires des
conflits qui ont ensanglanté la sous-région, évadés de prisons et autres
djihadistes défroqués sont tous venus reprendre du service à Kharakhena
où, bien que tout ce qui brille ne soit pas de l’or, d’importantes
quantités du métal jaune sont quand même extraites du sous-sol chaque
jour que Dieu fait, sauf le vendredi, jour de repos hebdomadaire chez
les Musulmans strictement respecté ici et le lundi, jour du sacrifice au
génie de l’or et repos sabbatique que nul ne s’aviserait jamais de
transgresser. C’est que dans cette zone de non-droit, dans cet univers
sans foi ni loi, dans cette jungle impitoyable où les plus forts broient
les plus faibles, il existe tout de même des codes que tout le monde
respecte. Par exemple, aucun cordonnier n’a le droit de mettre les pieds
dans les « diouras » sous peine de se faire lyncher. Le même sens
interdit s’applique aux ramoneurs.
Les autres
jours de la semaine, c’est à qui extraira le plus d’or. C’est que le
sous-sol de Kharakhena regorge du métal précieux. Environ 1,5 tonne en
est extraite chaque année, soit 120 kilogrammes en moyenne chaque mois.
En l’absence de statistiques fiables, les autorités en sont réduites aux
approximations mais il n’est pas rare de voir des individus chanceux
collecter trois à cinq kilos les jours heureux. Située dans le
prolongement du plateau malien où se fait l’extraction de l’or, la zone
aurifère sénégalaise, que l’on trouve essentiellement dans le
département de Saraya, dans la région de Kédougou, est située sur un
espace plus restreint. (...) La chance du Sénégal, c’est que son or est situé
en surface, en tout cas à une faible profondeur, contrairement au Mali
ou au Burkina Faso où il faut aller à environ 100 mètres sous terre pour
trouver le métal précieux.
De tout temps, les
populations locales se sont livrées à l’orpaillage traditionnel
extrayant de faibles quantités d’or qui leur permettaient de survivre à
côté de l’agriculture qui est paradoxalement la principale richesse de
la région de Kédougou avec les mines de fer de la Falémé. Puis, les
cours du métal jaune ayant flambé il y a deux ans, cela a accru la ruée
vers l’or. Une ruée d’autant plus intense que des compagnies minières
occidentales, à coups de milliards de francs cfa, avaient fini
d’effectuer leur travail d’exploration dans la zone. Les orpailleurs de
la sous-région ont donc attendu tranquillement que ces sociétés aient
fini de déterminer avec précision les endroits où se trouvait l’or pour
venir les occuper sans autre forme de procès. C’est ainsi que des
périmètres appartenant à des compagnies régulières comme Afri-Gold,
disposant donc de permis en bonne et due forme, sont squattées par des
milliers de « diouratiguis » (orpailleurs traditionnels) au grand dam
des dirigeants de ces compagnies qui ne savent plus à quel saint se
vouer.
En effet, en lieu et place de l’orpaillage de
subsistance, si on peut l’appeler ainsi, s’est développé un véritable
orpaillage de prédation nuisible pour l’environnement, les finances
publiques et… la sécurité de la Nation. Une fois l’or détecté avec
précision par les compagnies minières, les Burkinabés sont entrés à
l’œuvre. Maîtrisant la technique d’extraction par le cyanure et le
mercure, ils sont outillés pour exploiter aussi bien ce que les
géologues appellent les indices que les gisements à l’image de celui de
Sambranbougou qui appartient pourtant à une compagnie minière
occidentale. Les dégâts pour la nature de cette forme d’orpaillage sont
en tout cas effroyables. En effet, sur la montagne où se trouve le site
dit « Kara Kara », qui regorge le plus d’or et qui appartient à la
société Afri-Gold, sur cette montagne, donc, des milliers d’arbres ont
été arrachés et/ou brûlés quand ils ne servent pas à réaliser des étais
pour les mines de fortune, d’où l’appellation de « montagne pelée ». Une
véritable politique de la terre brûlée ou de la tabula rasa ! Pis, le
cyanure utilisé à grande échelle et qui s’infiltre dans la nappe
phréatique représente un risque sanitaire majeur dont les conséquences
sanitaires sont encore difficilement mesurables. Sans compter que
camionneurs maliens et burkinabés se cachent à peine pour aller laver
leurs cargaisons de sable dans la Falémé toute proche, y épandant donc
du mercure et du cyanure.
Sur le site du « Kara Kara », le spectacle est apocalyptique. C’est
comme si des milliers de castors s’étaient mis à creuser la montagne et à
ronger ses entrailles. Une montagne qui ressemble à un gruyère,
creusée qu’elle est de centaines de trous. Des milliers d’hommes, de
femmes et d’enfants, rouges de poussières, descendent dans ces trous ou
en remontent régulièrement, s’ils ne font monter à la surface des seaux
remplis de banco contenant quelques poussières d’or. A l’aide de cordes,
ils se laissent glisser à l’intérieur de ces trous sombres où ils sont
obligés d’utiliser des lampes torches pour pouvoir se mouvoir. L’un
d’entre eux, Sénégalais, nous confie : « C’est entre 30 et 35 mètres que
nous trouvons le sable dont nous avons besoin. Nous le faisons
remonter, l’entassons avant de le transporter chez nous. » Pour quoi
faire ? Pour le laver, pardi et en extraire l’or ! Au bord de tous les
trous, des bassines remplies d’eau. Quand nous demandons à notre
interlocuteur à quoi ils servent, il nous répond : « c’est pour
effectuer des tests. Si nous trouvons des traces d’or, alors ça veut
dire que nous pouvons continuer à creuser. » Ce qu’il appelle « la
maison », ce sont en fait de véritables petits ateliers où se trouvent
des concasseurs pour broyer le sable apporté à l’intérieur de sacs ou
transporté par ces sortes de charriots motorisés chinois que l’on voit à
Dakar et dont des centaines se trouvent à Kharakhena. Sur les lieux,
nous avons dénombré au moins une cinquantaine de concasseurs à l’œuvre
tandis qu’une noria de camions fait un va-et-vient incessant entre le «
dioura » et le fleuve tout proche.
A voir ce spectacle surréaliste de
milliers de « gueules rouges » (...) on ne peut manquer d’être
impressionné, voire effrayé. Une véritable cour des miracles !
Et parce que Kharakhena, petit hameau de quelques dizaines de cases,
ne pouvait pas accueillir tout ce monde, à ses flancs s’est développé
une gigantesque verrue, une hideuse excroissance faite là encore de
milliers de huttes en paille mais aussi de bric et de broc dans
lesquelles vit un monde interlope à côté des fourmis industrieuses qui
s’activent le jour dans les galeries creusées à flanc de montagne.
L’argent circulant à flot du fait du commerce de l’or, ces
conquistadores d’un genre nouveau dépensent sans compter. Les gargotes
et les restaurants de fortune (sans jeu de mots) y poussent donc comme
des champignons après la pluie, sans compter les débits de boisson
alcoolisée, les chambres de passe, des centaines de prostituées étant
venues exercer le plus vieux métier du monde pour le repos du guerrier
des orpailleurs. En l’absence de tout contrôle d’hygiène, de police des
mœurs et de carnet sanitaire, les maladies sexuellement transmissibles y
foisonnent tandis que le taux de séropositivité s’envole. Sans
compter, évidemment, le trafic de drogue. (...)
Quant à l’or, c’est sous le manteau qu’il se
vend, loin des yeux et des oreilles indiscrets dans un véritable marché
parallèle solidement contrôlé par les Maliens qui brassent des centaines
de millions de francs par jour. Puis tout l’or acheté prend la
direction du Mali ou du Burkina Faso où il est comptabilisé dans les
statistiques d’exportations de ces pays tandis que le Sénégal, où ce
métal précieux est pourtant extrait, ne gagne rien, absolument rien, ni
impôts et ni taxes, dans ce commerce qui génère un chiffre d’affaires
d’une vingtaine de milliards de francs chaque année, rien que dans la
zone de Kharakhéna. (...) [L]e Sénégal, lui, laisse filer toutes ses richesses dans
les pays voisins