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11 janv. 2015

Terrorismes

Le premier terrorisme que nous dénonçons, c'est la violence, la terreur sur lesquelles prospère la soumission des producteurs à l'emploi. Nous ne traiterons pas ici du terrorisme d'État - sans doute le plus meurtrier - ce n'est pas l'objet de ce blogue. Mais il en est aussi une autre qui ensanglante tous les jours l'Irak, qui vient de faire quarante victimes au Yémen et qui a poussé des correcteurs, des policiers et des journalistes à la mort1.

L'engagement contre l'emploi, le rêve d'émancipation du travail est un idéal universel. Nous ne pouvons que difficilement émanciper quoi que ce soit si les producteurs se battent entre eux, qui pour des raisons politiques, qui pour des raisons ethniques ou confessionnelles.

Le sens de l'Atlas de l'emploi, c'est de donner une dimension mondiale au drame de l'emploi, c'est de souligner que, d'Ankara à Anchorage, de Vladivostok à Buenos Aires, ce sont les mêmes contradictions, c'est la même violence qui s'exerce contre les nôtres, contre les producteurs.

Les chômeurs belges sont exclus au même moment et de la même façon que les chômeurs états-uniens, ils sont harcelés de la même façon que leurs coreligionnaires autrichiens ou allemands  - avec le même effet tragique sur les mères célibataires. Les mesures "d'activation" (de harcèlement) des chômeurs et des invalides sont prises en même temps dans toute l'Europe (et avec le même constant insuccès). Parallèlement au développement de la crise mondiale lié à la guerre mondiale contre le salaire, les libertés civiles s'amenuisent et les tensions communautaires se font jour alors que au même moment les rares pays qui s'inscrivent dans une politique salariale, l'Uruguay ou l'Équateur voient les tensions ethniques disparaître ou s'amenuiser.

Il ne s'agit ni de prôner une solution politique au drame de l'emploi dans un seul pays comme Staline ou de prôner une solution nécessairement immédiatement mondiale.

Nous ne prônons rien en tant que blogue. Nous posons l'emploi comme problème et réfléchissons dans le cadre ainsi posé. Il s'agit de comprendre, de témoigner, de partager l'information et, qui sait, de permettre à des luttes de se rencontrer, à des luttes de reformuler des objectifs en termes plus ambitieux, plus fédérateurs, plus efficaces.

Dans le cadre de ce travail particulier de récollection d'information du monde entier, nous avons constaté un phénomène récurrent. Les assassins recrutés par Daesh venaient souvent d'Irak, bien sûr, pays décimé par des décennies de guerres, mais aussi de pays beaucoup plus pacifiques tels que l'Europe occidentale ou les Balkans.

Tous ces combattants du désespoir partagent une connaissance sommaire, partiale et simpliste de l'islam et, sociologiquement, ils se distinguent tous par le fait qu'ils n'ont absolument aucune perspective de carrière professionnelle dans leur pays. Les jeunes des cités sont abandonnés depuis des décennies par les pouvoirs publics et sont confrontés au chômage de masse (accentué par le racisme des recruteurs); les fonctionnaires irakiens baasistes ont vu disparaître l'État par le truchement duquel ils pouvaient exercer un métier, avoir accès à une dignité et faire valoir leur qualification2.

Il faut savoir, pour prendre une autre région du monde sujette au terrorisme, que le Pakistan connaît un phénomène massif d'accaparement des terres par la dette. Les paysans y sont littéralement mis en esclavage par leurs propriétaires terriens. Mais, avec l'abolition légale de ce type d'esclavage, les propriétaires moyens ont tendance à chasser les paysans de leurs terres pour s'adonner à des monocultures destinées à l'exportation3. Ces paysans sans terre sont des cibles idéales pour les mouvances islamiques locales4.

Or les paysans endettés, condamnés à l'esclavage sont également sans perspective.

C'est aussi le cas des paysans sans terre et sans avenir du Nigeria. Certains d'entre eux échouent parmi les assassins de Boko Haram5.

Dans cette vision transnationale, avec le point de vue anti-employiste qui est le nôtre, il appert que la panacée au terrorisme, c'est d'offrir des perspectives professionnelles, c'est de permettre aux producteurs l'ambition d'une carrière, la sécurité d'un salaire, la reconnaissance d'un statut et d'une qualification.

Cette conclusion rejoint celle de Patric Jean sur Médiapart6. Un jeune de banlieue, en France, a aussi sombré dans le terrorisme faute de perspective professionnelle, faute d'avenir. Ceci n'a rien à voir avec une quelconque religion ou une quelconque interprétation de telle ou telle religion. Toute religion, toute idéologie deviennent dangereuses quand l'avenir est bouché. Cela se vérifie de manière tragique dans la violence cultivée par des groupuscules fascisants en Europe: c'est la même jeunesse, c'est la même absence de perspective, seule diffère l'idéologie de référence.

Il est urgent que nous nous réapproprions notre avenir, nos usines, nos bureaux, nos projets, notre temps. Il est urgent que nous récupérions ce qui est à nous: l'économie, la société et notre vie.

___________

1 Voir l'article sur l'attentat de Charlie Hebdo ici.

2 Voir les articles sur le recrutement du Daesh dans les Balkans ici et en Irak ici.

3 Voir l'article du Monde ici.
[J]’ai pu creuser encore ce phénomène de bonded labour.
Il  s’est répandu  dans les régions méridionales de la province avec l’accélération de la mécanisation de l’agriculture et l’adoption de cultures de rente, telle que la canne à sucre, et aux dépens de cultures vivrières. De fait, il s’agit d’un phénomène plutôt récent.  Les paysans dans le Sind sont en général pérennes – moroussi hari en sindhi – c'est à dire rattachés à terre, partie de cette terre, et donc vendus avec elle si celle-ci change de main. Le système du partage à égalité de la récolte entre les paysans et le propriétaire qui est en vigueur actuellement dans la province est assorti également de l’application du même principe  pour l’achat des intrants. Mais, par dessus tout, Il y a des liens affectifs, en quelque sorte, réciproques et enracinés dans les lieux, transmis d’une génération à l’autre, qui  lient les paysans et le propriétaire. Les paysans habitent la  terre de leur propriétaire, évoluent sous la houlette de sa famille, lui rendent de nombreux autres services tels que les travaux domestiques, le gardiennage contre le vol des récoltes, et surtout, pour en revenir au sujet qui nous occupe aujourd'hui, constituent son électorat dans les élections locale, provinciale et nationale. En effet, la représentation revient de droit à la famille du propriétaire, et ce quel que soit le parti politique auquel celle-ci adhère.
Si ce système fonctionne toujours dans le cas des grands chefs féodaux, les propriétaires moyens s’en accommodent de moins en moins. Avec la culture de la canne à sucre, le propriétaire n’a pas besoin de s’occuper de ses terres et de ses paysans  à longueur de l’année. Ses revenus ont décuplé. Il habite plus la ville que la campagne. Il n’a besoin de main d’œuvre  que pour quelques semaines lors des semis et lors de la coupe. Il y a peu de cultures permettant aux paysans de se nourrir puisque les cultures vivrières sont abandonnées. Au lieu de partager une récolte aussi lucrative, le propriétaire préfère payer ses paysans en liquide et seulement pour la période de travail effectif. Pour joindre les deux bouts et vivre le reste de l’année, les paysans empruntent de l’argent au propriétaire qui pour les contraindre aux prochains semis et aux prochaines récoltes le leur avance bien volontiers. Le propriétaire terrien dans le Sind, et ceci est toujours vrai pour les grands chefs féodaux, est traditionnellement aussi un chef spirituel, pir en sindhi, l’héritier en somme de la lignée d’un saint, supposé ou déclaré comme tel, dont il entretien le mausolée comme gage de son autorité religieuse.  Avec l’instauration de relations commerciales, tout caractère sacré des relations entre les paysans et  le propriétaire disparait. Rompus désormais aux mœurs commerciales,  les paysans refusent de rembourser leurs dettes qui sont assorties d’un taux d’intérêt imposé très élevé. Le système traditionnel d’obligations réciproques qui les liait au propriétaire, non seulement sur le plan économique mais également sur les plans affectif, social et même religieux, s’effondre. D’où les détentions forcées de paysans et la création de prisons privées par les propriétaires terriens.
Bientôt, les paysans prendront conscience des possibilités légales que leur offre la loi bonded labour abolition Act promulguée au début des années 1990 grâce aux efforts des organisations des droits de l’homme telle que Human Rights Commission of Pakistan.  Veeru Kohli et sa famille étaient tenues prisonnières par leur chef terrien. Après s’être évadée, Veeru Kohli obtint gain de cause auprès des tribunaux. Ce qui mena à la libération du reste de sa famille. Par la suite, des dizaines de milliers de  paysans ont été libérés des mains de ces geôliers.
Mais, tout ce processus s’est déroulé sans qu’il y ait eu une prise de conscience générale dans la paysannerie et qu’aucun des partis politiques ait  incorporé le problème agricole dans son programme et dans son action politique. Autant qu’il a été fait preuve d'audace pour obtenir leur libération, autant les prisonniers libérés ont été depuis laissés à leur sort. Ils ont été parqués dans des campements aux abords des zones urbaines de la province. Ne connaissant d'autres métiers que le leur, l’agriculture, bon nombre sont devenus mendiants ou ont dû s'associer à la petite criminalité.  Plus grave encore, certaines ONG se sont mises à les utiliser uniquement pour faire valoir leur propre action auprès des donateurs étrangers, en les payant maigrement pour s'afficher et grossir leurs manifestations. Il n’y avait aucune force politique ou organisation paysanne pour se servir de leur exemple et répandre un message libérateur dans une société rurale totalement sous l’emprise idéologique des chefs féodaux.
Alors que l’état pakistanais s’est progressivement désinvesti des secteurs sociaux tels que l’éducation et la santé, les partis politiques, eux aussi, ont par convenance évacué les questions sociales vers les ONG. La réforme agraire n’est sur l’agenda d’aucun parti politique alors que moins de cinq cents familles féodales possèdent plus de 60 % des terres cultivables dans le Sind et le sud du Pendjab. Deux douzaines de familles féodales, avec leurs fiefs de voix captives, dominent la représentation politique dans ces régions. Elles dictent leur loi aux partis politiques, qu’il s’agisse du parti au pouvoir, le PPP,  ou le principal parti d’opposition le PML (N), qui les courtisent. Aucun parti n’ose proposer une taxe foncière sur les propriétés agricoles. C’est ce qui a verrouillé le système politique au Pakistan et a rendu quasi impossible le renouveau économique et les changements sociaux. La démocratie électorale au Pakistan est ainsi tenue en otage par les propriétaires féodaux. Leurs mandats publics ne servent qu’à renforcer leur pouvoir social.
4 Voir l'article de Christian Pareti qui évoque la chose. L'article est publié dans The Nation et traduit et mis en ligne par le Courrier International, ici, en français.

Dans la province rurale du Sind [dont Karachi est la capitale], par exemple, les eaux ont fini par se retirer. Le mois de juin est arrivé, et avec lui le moment d’ensemencer les champs. Mais dans le camp situé près de Karachi, seulement la moitié des résidents sont repartis, alors que l’aide des organisations humanitaires diminue. “Nous préférons mourir ici plutôt que de retrouver nos propriétaires terriens”, jure Mehboob Ali, porte-parole du camp. La veille de ma visite, le Mutasereen Action Committee [comité d’action des victimes], la petite organisation sociale du camp, avait organisé un défilé pour demander le droit de rester et de construire des maisons. La police a chargé, utilisé du gaz lacrymogène et frappé à coups de bâton les manifestants.

Mais pourquoi ces victimes des inondations se mobilisent-elles ainsi pour rester vivre dans un camp de tentes noyé sous la poussière ? La réponse se trouve dans les terribles humiliations et l’exploitation qui constituent le lot quotidien de la plupart des Pakistanais vivant en zone rurale. Dans la province du Sind, les grands propriétaires terriens sont appelés zamindar et leurs métayers des hari. Depuis l’indépendance et la partition de l’Inde, en 1947 [qui a donné naissance au Pakistan], plusieurs tentatives de réforme agraire ont vu le jour, sans grand succès. Ainsi, aujourd’hui encore, les zamindar restent propriétaires de vastes étendues de terres sur lesquelles les hari vivent et travaillent comme des esclaves.

(...)

Ces inégalités alimentent un profond ressentiment, lequel finit généralement par exploser. Lorsque Benazir Bhutto fut assassinée, en décembre 2007, les émeutes qui éclatèrent dans les campagnes du Sind revêtirent clairement un aspect de classe : quand le calme revint, 34 stations-service, 18 gares, des centaines de voitures et de commerces privés et 176 banques avaient été vandalisées et brûlées. Aujourd’hui, dans l’Etat du Pendjab, certains hari commencent à soutenir des groupes de talibans dont les discours dénoncent l’exploitation de classe et appellent à une réforme agraire.
5 Voir notre article en lien avec l'enquête de Rachel Knaebel sur Basta (ici).

Des exactions qui augmentent avec l’état d’urgence

Mais d’où vient cette secte qui s’est muée en groupe armé ? Boko Haram est né au début des années 2000 dans le nord-est du Nigeria, une région proche des frontières du Niger, du Tchad et du Cameroun, pays aujourd’hui eux aussi touchés par le phénomène. Le groupe devient plus particulièrement violent à partir de 2009, quand son leader, Mohammed Yusuf, est exécuté par la police sans autre forme de procès. Boko Haram s’est d’abord attaqué à des policiers et à des prisons. En 2011, le mouvement revendique un attentat à la bombe contre le bâtiment des Nations Unis à Abuja, la capitale fédérale du Nigeria. C’est à partir de là qu’il attire l’attention internationale.
Sa violence s’est encore accrue avec l’instauration de l’état d’urgence en mai 2013 dans trois États du nord-est du pays, Yobe, Adamawa et Borno. Depuis, les agressions massives et répétées se multiplient contre les populations civiles, dans des écoles, des marchés, des lieux de prières. Human Rights Watch en dénombre plusieurs centaines ces deux dernières années. Il s’agit souvent d’attaques contre des villages suspectés d’avoir collaboré avec les forces de sécurité. En 2014, le nord-est du Nigeria est ainsi devenu la région la plus meurtrière du pays « alors qu’avant 2009, le Nord était paisible et les violences se concentraient dans le Sud », note le dernier rapport du groupe d’étude sur la violence au Nigeria Nigeriawatch. Le Sud, où le groupe armé du Mouvement pour l’émancipation du Delta du Niger (MEDN) était par exemple actif dans les années 2000, et s’attaquait principalement aux installations pétrolières. 

Pauvreté massive en pays pétrolier 

Les régions du nord du Nigeria font surtout partie des plus pauvres. Dans le pays le plus peuplé d’Afrique (178 millions d’habitants aujourd’hui), deux-tiers de la population vit avec moins d’un dollar par jour. Le Nigeria dispose pourtant d’un riche sous-sol. C’est le cinquième pays exportateur de pétrole au monde ! Mais c’est aussi l’un des pays les plus corrompus de la planète : il est classé à la 136ème place sur 175 par Transparency International. Pour comparaison, l’Afrique du sud se trouve au 67ème rang.
La manne pétrolière ne profite donc pas à tout le monde, loin de là, et surtout pas aux États du nord du pays, puisque les puits de pétrole se trouvent dans le Sud. Résultat : 70% de la population du nord-est vit avec moins de 1 dollar par jour, contre moins de 60% dans le sud. Moins d’un quart des femmes et seulement la moitié des hommes savent lire dans le nord-est, contre 80 et 90% dans le Sud

6 Voir l'enquête de Patric Jean dans Médiapart sur un jeune de banlieue qui a sombré dans le terrorisme (ici).    
Si l'on refuse l'explication raciste, dite "islamophobe", il doit bien y avoir une autre explication. A force de refuser de se poser la question, on laisse la place vacante aux tenants de la haine des Musulmans et qui proposent de les déporter. Sur ce type de thèse, Pegida (Européens patriotes contre l'islamisation du pays) organise en Allemagne des manifestations qui ont un succès croissant.

A propos des jeunes français-e-s partant faire le jihad au Moyen-Orient, on ne peut qu'être frappé par la surprise que leur conversion violente suscite chez celles et ceux qui les ont connu-e-s. On parle de jeunes gens calmes, sans problèmes, serviables, amicaux et qui tout à coup ont versé dans une folie meurtrière. Tout cela ne nous pose t-il pas question?
Une affaire un peu ancienne devrait nous éclairer. Khaled Kelkal était un jeune algérien arrivé en France à l'âge de deux ans. Membre du GIA, il est l'un est principaux responsables de la vague d'attentats commis en France et a été tué par la police en 1995. Or, un sociologue allemand, Dietmar Loch, avait interrogé ce jeune habitant de Vaulx-en-Velin, le 3 octobre 1992. A cette époque, Kelkal n'est pas encore un terroriste. C'est un jeune désœuvré qui a commis de petits délits et fait un court séjour en prison. La révélation de l'interview fut donc un choc pour celles et ceux qui voulurent bien s'y pencher.
En résumé, Kelkal (21 ans au moment de l'entretien) raconte son parcours scolaire. Tout va parfaitement bien au collège où il a de bonnes notes. Il se sent bien, il est apprécié. "Au collège, ils reconnaissaient notre valeur, ils savaient ce qu'on valait et ils connaissaient nos limites." Mais au lycée tout bascule. "Moi, je ne trouvais pas ma place, j'étais mal. Je suis arrivé au point de me dire : « Qu'est-ce que je fous là ? »." A tort ou à raison, Kelkal se sent très stigmatisé. "Des fois, il y avait une calculatrice qui disparaissait dans la classe... J'étais pas un voleur, j'étais rien ; mais, en étant le seul Arabe, je me sentais mal en pensant « Tous les gens doivent penser que c'est moi ». Et vous avez des regards indiscrets. Je me dis : « Qu'est-ce que je fous là ? On ne m'accepte pas ici, j'ai rien à faire ici.» "
Découragé, il quitte le lycée malgré les reproches de sa famille qui l'incite à étudier. "Quand j'ai arrêté l'école, ma mère, toute la famille, m'en a voulu." Puis, "mon frère, il m'a donné des conseils, et le jour où je suis vraiment parti de travers, il m'a pris : « Ça ne va plus ! » Ça m'a touché, aussi ça m'a vexé. C'est là où je suis parti."
Kelkal quitte alors sa famille et va chez un ami. Isolé, il se met à voler. "Alors il fallait que je compte sur moi-même, obligé d'aller voler. Mais c'était surtout une question de vengeance. Vous voulez de la violence, alors on va vous donner de la violence. On parle de nous seulement quand il y a de la violence, alors on fait de la violence. Nous, c'était à l'échelle individuelle."
Il ne parvient pas à décrire son malaise à propos de l'école. Il reconnaît lui-même ne pas trouver les mots. "On n'a pas trop les valeurs d'éthique. Ça fait qu'on est tenté de partir là où on se sent mieux. Moi, je répondais par la violence individuelle." Dans une région où les immigrés ont été ghettoïsés, Kelkal décrit ainsi son malaise: "Nos parents nous ont donné une éducation, mais en parallèle les Français nous ont donné une autre éducation, leur éducation. Il n'y a pas de cohérence. Il y a un petit peu de ça, un petit peu de ça, un petit peu de ça."
Beaucoup d'autres jeunes sont de la même manière en déshérence dans son quartier, sans diplôme ni travail. 

31 déc. 2014

L'ordre bouleversa tout

L'Ordre bouleversa tout. 
On apprit à connaître une activité d'un type nouveau, qui fut nommée travail. Jusqu'alors, on engageait une action par désir ; on la poursuivait par agrément ; on la menait à son terme pour le plaisir. On savourait la joie comme le repos, l'ouvrage exaltant comme l’œuvre accomplie. Le travail, en revanche, s'avéra d'emblée marqué du sceau de l'effort, du pénible, du rebutant ; entamé dans le non-consentement, il se déployait en souffrance et s'achevait par dégoût. Ainsi s'érigea le joug. Ainsi, la geôle dont l'humanité domestique n'a jamais su se libérer. 

Sous la férule du Chef Illimité, il fallut bâtir murailles et hautes tours, creuser fossés, faire forteresse de la Cité, édifier en son sein un aberrant palais de marbre.
 

... Les enfants ne jouaient plus. Ils n'avaient plus permission de rire. Ils ne furent plus voyants. Ni les amants ne se promenaient entre bois et jardins. Il était à toute occasion interdit de... Interdit de s'amuser, de plaisanter, de sourire, de s'embrasser dans les bosquets. Interdit, tout ce qui déplaisait au Grand Conquérant. Et ce qui déplaisait par-dessus tout au Guerrier Invincible, au Conquérant du Monde, au Chef illimité, c'étaient les rires et les jeux, les cris joyeux et libres des enfants, les chants des oiseaux, les baisers des amants.

Sayd Bahodine Majrouh, le Voyageur de Minuit

25 mai 2014

L'aiguillon de la nécessité fait pousser la drogue

Un article de Helen Redmond sur Alternet (ici en anglais) nous explique que la coûteuse guerre contre la culture de la drogue en Afghanistan ne peut pas produire le moindre effet. Inutiles les 7,5 milliards de $ consacrés à cette guerre, inutiles les 142 morts en 2012 dans cette guerre puisque la production de pavot a augmenté de 36% depuis 12 ans, depuis le début de cette guerre.

La misère de millions de paysans afghans les contraint à cultiver cette opiacée qui sert aussi bien pour l'opium que pour l'héroïne. Cette culture permet aux paysans, au pays en guerre (contre la drogue mais aussi en guerre classique) de survivre financièrement, d'éviter la ruine économique.

C'est la logique de l'aiguillon de la nécessité qui pousse les gens, pour survivre, à cultiver ce qui paie, ce qui permet de continuer à vivre. La présence de l'agriculture tournée vers la drogue génère énormément de dégâts dans le pays lui-même: opiomanes et héroïnomanes se multiplient sans que le gouvernement ait les moyens de les soigner, de les aider. On estime les opiomanes à 230.000 dans le pays, en augmentation de 53% depuis 2005 et les héroïnomanes sont 120.000, en augmentation de 140% depuis 2005.

12 mars 2014

Les bases US sous-traitent

Les bases militaires US se sont multipliées à travers le monde. Amy Goodman est allée interroger un enquêteur d'Al Jezeera (ici, en anglais) sur les conditions de travail des sous-traitants du tiers monde. Ils sont appâtés par des intermédiaires qui leur promettent monts et merveille et, une fois les commissions payées par des dettes exorbitantes, les contrats, les salaires sont beaucoup moins alléchants que ce qui était prévu.

Extrait (nous traduisons):

ANJALI KAMAT: Nous avons fait une enquête de cinq mois. Il faut bien comprendre que ce phénomène n'est pas nouveau. Depuis plus de 10 ans, l'armée américaine a privatisé de plus en plus de fonctions - notamment logistiques. Nous l'avons vu en Irak et Afghanistan. Ce qui est intéressant, c'est qu'il y a eu reconnaissance du trafic d'êtres humains au plus haut niveau. Les boulots les plus mal payés ont été rempli par des ressortissants du tiers-monde. Ce sont souvent des travailleurs d'Asie ou d'Afrique, en Afghanistan ou en Irak. Cela a été reconnu en septembre 2012. Le président Obama a signé un décret interdisant l'utilisation de commission pour des contrats militaires. (...)

Nous avons donc voulu savoir si cela continuait. Mon collègue Sam et d'autres collègues d'Al Jezeera avons donc pris contact avec beaucoup de travailleurs, anciens et actuels, pour voir quelles étaient leurs expériences. Nous avons parlé à 75 travailleurs. 90% ont dû payer des commissions. Nous parlons de commissions de l'ordre de 1000 à 5000$. Dans le cas de l'Afghanistan, ce sont des travailleurs qui sont originaires d'Inde ou du Népal. Ils viennent d'emplois dans lesquels ils sont payés entre 100 ou 200$ par mois. Ils ont donc dû contracter des dettes énormes pour payer les commissions, des prêts usuraires dont les taux peuvent aller jusqu'à 35 ou 40%. Ils sont donc endettés.

17 janv. 2014

La dette comme prison

Un article de Libération ici nous décrit les conditions de travail en Afghanistan.

Extrait

Les plus jeunes ont 3 ans. En Afghanistan, ils sont des dizaines de milliers d’enfants à travailler onze heures par jour, esclaves comme leurs pères d’un système d’endettement infernal.

Ibrahim a 8 ans et des mains de vieillard. Les paumes sont boursouflées de cals gros comme des cailloux. Le dos est strié de rides tellement asséchées qu’elles semblent prêtes à se déchirer. «Ça fait mal», dit Ibrahim, en se massant les doigts. Il le dit comme si c’était normal, comme s’il n’y avait rien à faire. Il a de toute façon déjà trop parlé, il doit se remettre à travailler. Accroupi pieds nus dans la poussière, il reprend une poignée de boue, la jette dans un moule, le retourne, tape dessus d’un coup sec, l’enlève, et recommence.
Ibrahim est un enfant esclave. Onze heures par jour, six jours par semaine, cinquante-deux semaines par an, il moule des briques à Surkh Rod, à côté de Jalalabad, la grande ville de l’est de l’Afghanistan. Il ne l’a pas choisi, c’est ainsi. Son père, son frère et sa sœur travaillent à côté de lui. Aucun ne se plaint. «Je sais que je ferai des briques toute ma vie», dit Ibrahim.

«Je ne voulais pas de cette vie pour mes enfants»

Son père soupire à travers sa bouche édentée. Il ne connaît pas son âge exact, 60 ans peut-être. Il montre ses blessures par balles à la jambe gauche et à l’épaule droite, dit qu’il était un moudjahid, qu’il s’est battu contre les Russes en Afghanistan, qu’il n’avait plus rien après et qu’il a bien fallu trouver un travail. Ce fut donc une briqueterie de l’autre côté de la frontière, dans un faubourg de Peshawar, au Pakistan. Au gré des employeurs qui ont bien voulu de lui, il est revenu en Afghanistan, à Surkh Rod, il y a treize ans. «Je ne voulais pas de cette vie pour mes enfants. Ils devraient aller à l’école et jouer avec leurs amis. Mais je ne peux pas faire autrement, j’ai besoin d’eux pour m’aider à atteindre ma production.»
Chaque jour, Ibrahim et sa famille fabriquent environ 1 000 briques. Cela leur rapporte 520 roupies pakistanaises, moins de 3,50 euros. Pas assez pour bien se nourrir. Quand il part travailler à 5 heures, Ibrahim n’a bu qu’un thé. Le midi, il a droit à des pommes de terre, parfois des épinards ou des haricots. Même chose le soir. La viande est réservée aux jours de fête. «Les fruits, je les vois au marché, mais on ne peut pas les acheter», explique-t-il.
Ibrahim ne peut pas non plus aller chez le médecin. Il est pourtant souvent malade, à passer ses journées à malaxer la boue en restant accroupi, enveloppé de poussière. Il y a quelques jours, il toussait sans arrêt, avait mal à la poitrine et de la fièvre. Le soir, il s’endormait dès qu’il rentrait, trop épuisé pour manger.
Aujourd’hui, Ibrahim va mieux mais c’est son petit frère qui est fiévreux. A côté de son tas de boue, Jabar, 5 ans, a une mauvaise toux sèche qui le fait trembler à chaque quinte. «Je n’ai même pas les 150 afghanis [2 euros] pour l’emmener à Jalalabad voir un médecin», dit son père avant de repartir avec sa pelle chercher de la terre.

Loin des contrôles, dans des campagnes reculées

Dans un restaurant de Kaboul, la capitale afghane, Sayed Hashemi, spécialiste de la protection de l’enfance à l’Unicef en Afghanistan, a l’air gêné. Il répète que la loi afghane est sans équivoque : les enfants n’ont pas le droit de travailler. Il affirme aussi que le gouvernement et son ministère des Affaires sociales «s’impliquent pour régler le problème des briqueteries». Mais qu’il faut du temps, et de l’argent. «La question est d’autant plus compliquée que l’on ne voit pas ces enfants. Ils sont souvent dans des campagnes reculées, à la différence de ceux qui mendient ou lavent des voitures dans les rues des grandes villes», justifie-t-il. L’Unicef n’a pas de véritable stratégie. Elle a seulement lancé un «programme pilote», en 2010, dans le district de Surkh Rod. Après des discussions avec les patrons des briqueteries, les parents et les enseignants locaux, 309 enfants ont été scolarisés.
Selon l’étude «Buried in bricks» («Enterrés sous les briques)», réalisée en 2011 par la société de conseil et de recherche Samuel Hall, ils sont plus de 4 000 enfants de moins de 15 ans à travailler dans le district. Près de 31 000 autres sont employés dans des briqueteries de Deh Sabz, au nord de Kaboul. Les plus jeunes ont 3 ans.
Ibrahim n’a jamais vu d’employés de l’Unicef, du gouvernement ou d’une quelconque ONG. Les seuls étrangers qu’il a croisés sont des militaires. «Des Américains, affirme-t-il. Ils étaient dans des tanks, dans le centre du village.» Il n’a pas compris ce qu’ils faisaient là, il n’a jamais entendu parler du 11 Septembre ou de la lutte contre les talibans. Mais aussi illettré et peu éduqué soit-il, il a bien saisi la nature du système qui a fait de lui un esclave. Un système de servitude, qui repose sur l’endettement des chefs de famille.

Une nouvelle briqueterie tous les trois ans

«Le problème est ce prêt que nous devons rembourser», dit Ibrahim. Son père l’a contracté il y a plus de dix ans, lorsqu’il était au Pakistan. «Je ne m’en sortais pas, j’ai dû emprunter l’équivalent de 50 000 roupies à un intermédiaire. En échange, il a fallu que j’accepte de travailler et d’être logé ici, en Afghanistan», explique-t-il. Impossible depuis de rembourser ne serait-ce qu’une roupie. Alors, quand l’intermédiaire se fait pressant, le père d’Ibrahim lui rend son argent en réempruntant ailleurs la même somme. Il change simplement de créancier et de briqueterie. «Je dois faire ça tous les trois ans en moyenne. Je suis piégé, je ne peux pas chercher un autre travail, car il faudrait alors que je rembourse ma dette, mais je n’ai rien, juste de quoi vivre au jour le jour», dit-il.