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3 mars 2015

Gattaz et Daesh

Quel est le point commun entre la dame de fer (entre Schröder, Michel, Hollande, le président du Medef) et les fous furieux qui sévissent sur des 4X4 rutilantes en Syrie et en Irak?

Leur haine des syndicats, du mouvement ouvrier, des salaires, de la défense des conditions de travail, du droit social, du droit du travail. Isis et Gattaz rêvent d'interdire les syndicats et de saboter toute tentative de lutte sociale dans la violence la plus crue. Ils sont en guerre contre les producteurs et contre les salaires, à l'instar des autorités européennes (belges, françaises, espagnoles, érythréennes, ukrainiennes ...).

Zaid Jilani dans Alternet (ici, en anglais) a creusé cette intéressante question.

Extrait, résumé et traduction.

Les syndicats irakiens ont d'abord été victimes de la répression du gouvernement de Saddam Hussein. Lors de l'occupation américaine, les syndicats ont été affectés par les vagues de privatisation. 

C'est maintenant l'État prétendument islamique qui s'attaque aux mouvements sociaux des producteurs. Des syndicalistes ont été agressés depuis juin 2014 alors que l'Isis s'étendait dans le nord de l'Irak. Selon l'AFL-CIO [syndicat états-unien] ...
les travailleurs irakiens et leur famille sont confrontés au chômage, à la violence, aux déplacements forcés - et parfois au meurtre. Beaucoup d'entreprises et de lieu de production ont été fermés suite aux combats entre l'Isis et les forces militaires, particulièrement à Mossoul, Tikrit, Ramadi et dans certaines parties de Diyala.
À Mossoul, l'Isis a détruit le bâtiment syndical principal; en septembre, ils ont kidnappé et tué la femme d'un leader syndical de la fédération générale des travailleurs irakiens.

Isis a kidnappé et tué "huit travailleurs du secteur public après qu'ils ont mis en cause l'autorité d'Isis et qu'ils ont protesté contre l'arbitraire des politiques d'emploi" selon la fédération des conseils des travailleurs et des syndicats en Irak (FWCUI en anglais).

En octobre, la FWCUI a témoigné que l'Isis forçait les ouvriers à travailler sans paie et répondait aux demandes salariales par des kidnappings.

De plus, "des habitants des régions contrôlées par Isis ont affirmé avoir été menacés par Isis à cause de leur engagement syndical. Des militants d'Isis ont volé des voitures et de l'argent de sections du GFIW (en anglais, fédération générale des travailleurs irakiens) à Mossoul et ont réquisitionné la maison et la voiture du président de section qui discutait de la situation avec l'équipe du centre de solidarité. D'après son témoignage, il a été obligé de partir sans aucune affaire, on lui a tiré sur les jambes quand il a essayé de sauver sa famille. Il a dit que, outre son activité syndicale, sa famille était prise comme cible probable parce que sa femme avait envisagé de se présenter aux élections parlementaires. Beaucoup de membres de syndicat ont rapporté qu'ils avaient dû fuir les zones contrôlées par Isis à cause de menaces et d'intimidations."

En plus de se battre pour des salaires décent et pour du travail à la fois dans les zones contrôlées par Isis et dans celle contrôlées par le gouvernement, le GFIW n'a pas mâché ses mots pour soutenir les femmes qui sont maltraitées et, dans certains cas, employées comme esclaves sexuelles par les militants d'Isis. Dans une déclaration de décembre, il dénonce la brutalité de la clique contre les femmes.

11 janv. 2015

Terrorismes

Le premier terrorisme que nous dénonçons, c'est la violence, la terreur sur lesquelles prospère la soumission des producteurs à l'emploi. Nous ne traiterons pas ici du terrorisme d'État - sans doute le plus meurtrier - ce n'est pas l'objet de ce blogue. Mais il en est aussi une autre qui ensanglante tous les jours l'Irak, qui vient de faire quarante victimes au Yémen et qui a poussé des correcteurs, des policiers et des journalistes à la mort1.

L'engagement contre l'emploi, le rêve d'émancipation du travail est un idéal universel. Nous ne pouvons que difficilement émanciper quoi que ce soit si les producteurs se battent entre eux, qui pour des raisons politiques, qui pour des raisons ethniques ou confessionnelles.

Le sens de l'Atlas de l'emploi, c'est de donner une dimension mondiale au drame de l'emploi, c'est de souligner que, d'Ankara à Anchorage, de Vladivostok à Buenos Aires, ce sont les mêmes contradictions, c'est la même violence qui s'exerce contre les nôtres, contre les producteurs.

Les chômeurs belges sont exclus au même moment et de la même façon que les chômeurs états-uniens, ils sont harcelés de la même façon que leurs coreligionnaires autrichiens ou allemands  - avec le même effet tragique sur les mères célibataires. Les mesures "d'activation" (de harcèlement) des chômeurs et des invalides sont prises en même temps dans toute l'Europe (et avec le même constant insuccès). Parallèlement au développement de la crise mondiale lié à la guerre mondiale contre le salaire, les libertés civiles s'amenuisent et les tensions communautaires se font jour alors que au même moment les rares pays qui s'inscrivent dans une politique salariale, l'Uruguay ou l'Équateur voient les tensions ethniques disparaître ou s'amenuiser.

Il ne s'agit ni de prôner une solution politique au drame de l'emploi dans un seul pays comme Staline ou de prôner une solution nécessairement immédiatement mondiale.

Nous ne prônons rien en tant que blogue. Nous posons l'emploi comme problème et réfléchissons dans le cadre ainsi posé. Il s'agit de comprendre, de témoigner, de partager l'information et, qui sait, de permettre à des luttes de se rencontrer, à des luttes de reformuler des objectifs en termes plus ambitieux, plus fédérateurs, plus efficaces.

Dans le cadre de ce travail particulier de récollection d'information du monde entier, nous avons constaté un phénomène récurrent. Les assassins recrutés par Daesh venaient souvent d'Irak, bien sûr, pays décimé par des décennies de guerres, mais aussi de pays beaucoup plus pacifiques tels que l'Europe occidentale ou les Balkans.

Tous ces combattants du désespoir partagent une connaissance sommaire, partiale et simpliste de l'islam et, sociologiquement, ils se distinguent tous par le fait qu'ils n'ont absolument aucune perspective de carrière professionnelle dans leur pays. Les jeunes des cités sont abandonnés depuis des décennies par les pouvoirs publics et sont confrontés au chômage de masse (accentué par le racisme des recruteurs); les fonctionnaires irakiens baasistes ont vu disparaître l'État par le truchement duquel ils pouvaient exercer un métier, avoir accès à une dignité et faire valoir leur qualification2.

Il faut savoir, pour prendre une autre région du monde sujette au terrorisme, que le Pakistan connaît un phénomène massif d'accaparement des terres par la dette. Les paysans y sont littéralement mis en esclavage par leurs propriétaires terriens. Mais, avec l'abolition légale de ce type d'esclavage, les propriétaires moyens ont tendance à chasser les paysans de leurs terres pour s'adonner à des monocultures destinées à l'exportation3. Ces paysans sans terre sont des cibles idéales pour les mouvances islamiques locales4.

Or les paysans endettés, condamnés à l'esclavage sont également sans perspective.

C'est aussi le cas des paysans sans terre et sans avenir du Nigeria. Certains d'entre eux échouent parmi les assassins de Boko Haram5.

Dans cette vision transnationale, avec le point de vue anti-employiste qui est le nôtre, il appert que la panacée au terrorisme, c'est d'offrir des perspectives professionnelles, c'est de permettre aux producteurs l'ambition d'une carrière, la sécurité d'un salaire, la reconnaissance d'un statut et d'une qualification.

Cette conclusion rejoint celle de Patric Jean sur Médiapart6. Un jeune de banlieue, en France, a aussi sombré dans le terrorisme faute de perspective professionnelle, faute d'avenir. Ceci n'a rien à voir avec une quelconque religion ou une quelconque interprétation de telle ou telle religion. Toute religion, toute idéologie deviennent dangereuses quand l'avenir est bouché. Cela se vérifie de manière tragique dans la violence cultivée par des groupuscules fascisants en Europe: c'est la même jeunesse, c'est la même absence de perspective, seule diffère l'idéologie de référence.

Il est urgent que nous nous réapproprions notre avenir, nos usines, nos bureaux, nos projets, notre temps. Il est urgent que nous récupérions ce qui est à nous: l'économie, la société et notre vie.

___________

1 Voir l'article sur l'attentat de Charlie Hebdo ici.

2 Voir les articles sur le recrutement du Daesh dans les Balkans ici et en Irak ici.

3 Voir l'article du Monde ici.
[J]’ai pu creuser encore ce phénomène de bonded labour.
Il  s’est répandu  dans les régions méridionales de la province avec l’accélération de la mécanisation de l’agriculture et l’adoption de cultures de rente, telle que la canne à sucre, et aux dépens de cultures vivrières. De fait, il s’agit d’un phénomène plutôt récent.  Les paysans dans le Sind sont en général pérennes – moroussi hari en sindhi – c'est à dire rattachés à terre, partie de cette terre, et donc vendus avec elle si celle-ci change de main. Le système du partage à égalité de la récolte entre les paysans et le propriétaire qui est en vigueur actuellement dans la province est assorti également de l’application du même principe  pour l’achat des intrants. Mais, par dessus tout, Il y a des liens affectifs, en quelque sorte, réciproques et enracinés dans les lieux, transmis d’une génération à l’autre, qui  lient les paysans et le propriétaire. Les paysans habitent la  terre de leur propriétaire, évoluent sous la houlette de sa famille, lui rendent de nombreux autres services tels que les travaux domestiques, le gardiennage contre le vol des récoltes, et surtout, pour en revenir au sujet qui nous occupe aujourd'hui, constituent son électorat dans les élections locale, provinciale et nationale. En effet, la représentation revient de droit à la famille du propriétaire, et ce quel que soit le parti politique auquel celle-ci adhère.
Si ce système fonctionne toujours dans le cas des grands chefs féodaux, les propriétaires moyens s’en accommodent de moins en moins. Avec la culture de la canne à sucre, le propriétaire n’a pas besoin de s’occuper de ses terres et de ses paysans  à longueur de l’année. Ses revenus ont décuplé. Il habite plus la ville que la campagne. Il n’a besoin de main d’œuvre  que pour quelques semaines lors des semis et lors de la coupe. Il y a peu de cultures permettant aux paysans de se nourrir puisque les cultures vivrières sont abandonnées. Au lieu de partager une récolte aussi lucrative, le propriétaire préfère payer ses paysans en liquide et seulement pour la période de travail effectif. Pour joindre les deux bouts et vivre le reste de l’année, les paysans empruntent de l’argent au propriétaire qui pour les contraindre aux prochains semis et aux prochaines récoltes le leur avance bien volontiers. Le propriétaire terrien dans le Sind, et ceci est toujours vrai pour les grands chefs féodaux, est traditionnellement aussi un chef spirituel, pir en sindhi, l’héritier en somme de la lignée d’un saint, supposé ou déclaré comme tel, dont il entretien le mausolée comme gage de son autorité religieuse.  Avec l’instauration de relations commerciales, tout caractère sacré des relations entre les paysans et  le propriétaire disparait. Rompus désormais aux mœurs commerciales,  les paysans refusent de rembourser leurs dettes qui sont assorties d’un taux d’intérêt imposé très élevé. Le système traditionnel d’obligations réciproques qui les liait au propriétaire, non seulement sur le plan économique mais également sur les plans affectif, social et même religieux, s’effondre. D’où les détentions forcées de paysans et la création de prisons privées par les propriétaires terriens.
Bientôt, les paysans prendront conscience des possibilités légales que leur offre la loi bonded labour abolition Act promulguée au début des années 1990 grâce aux efforts des organisations des droits de l’homme telle que Human Rights Commission of Pakistan.  Veeru Kohli et sa famille étaient tenues prisonnières par leur chef terrien. Après s’être évadée, Veeru Kohli obtint gain de cause auprès des tribunaux. Ce qui mena à la libération du reste de sa famille. Par la suite, des dizaines de milliers de  paysans ont été libérés des mains de ces geôliers.
Mais, tout ce processus s’est déroulé sans qu’il y ait eu une prise de conscience générale dans la paysannerie et qu’aucun des partis politiques ait  incorporé le problème agricole dans son programme et dans son action politique. Autant qu’il a été fait preuve d'audace pour obtenir leur libération, autant les prisonniers libérés ont été depuis laissés à leur sort. Ils ont été parqués dans des campements aux abords des zones urbaines de la province. Ne connaissant d'autres métiers que le leur, l’agriculture, bon nombre sont devenus mendiants ou ont dû s'associer à la petite criminalité.  Plus grave encore, certaines ONG se sont mises à les utiliser uniquement pour faire valoir leur propre action auprès des donateurs étrangers, en les payant maigrement pour s'afficher et grossir leurs manifestations. Il n’y avait aucune force politique ou organisation paysanne pour se servir de leur exemple et répandre un message libérateur dans une société rurale totalement sous l’emprise idéologique des chefs féodaux.
Alors que l’état pakistanais s’est progressivement désinvesti des secteurs sociaux tels que l’éducation et la santé, les partis politiques, eux aussi, ont par convenance évacué les questions sociales vers les ONG. La réforme agraire n’est sur l’agenda d’aucun parti politique alors que moins de cinq cents familles féodales possèdent plus de 60 % des terres cultivables dans le Sind et le sud du Pendjab. Deux douzaines de familles féodales, avec leurs fiefs de voix captives, dominent la représentation politique dans ces régions. Elles dictent leur loi aux partis politiques, qu’il s’agisse du parti au pouvoir, le PPP,  ou le principal parti d’opposition le PML (N), qui les courtisent. Aucun parti n’ose proposer une taxe foncière sur les propriétés agricoles. C’est ce qui a verrouillé le système politique au Pakistan et a rendu quasi impossible le renouveau économique et les changements sociaux. La démocratie électorale au Pakistan est ainsi tenue en otage par les propriétaires féodaux. Leurs mandats publics ne servent qu’à renforcer leur pouvoir social.
4 Voir l'article de Christian Pareti qui évoque la chose. L'article est publié dans The Nation et traduit et mis en ligne par le Courrier International, ici, en français.

Dans la province rurale du Sind [dont Karachi est la capitale], par exemple, les eaux ont fini par se retirer. Le mois de juin est arrivé, et avec lui le moment d’ensemencer les champs. Mais dans le camp situé près de Karachi, seulement la moitié des résidents sont repartis, alors que l’aide des organisations humanitaires diminue. “Nous préférons mourir ici plutôt que de retrouver nos propriétaires terriens”, jure Mehboob Ali, porte-parole du camp. La veille de ma visite, le Mutasereen Action Committee [comité d’action des victimes], la petite organisation sociale du camp, avait organisé un défilé pour demander le droit de rester et de construire des maisons. La police a chargé, utilisé du gaz lacrymogène et frappé à coups de bâton les manifestants.

Mais pourquoi ces victimes des inondations se mobilisent-elles ainsi pour rester vivre dans un camp de tentes noyé sous la poussière ? La réponse se trouve dans les terribles humiliations et l’exploitation qui constituent le lot quotidien de la plupart des Pakistanais vivant en zone rurale. Dans la province du Sind, les grands propriétaires terriens sont appelés zamindar et leurs métayers des hari. Depuis l’indépendance et la partition de l’Inde, en 1947 [qui a donné naissance au Pakistan], plusieurs tentatives de réforme agraire ont vu le jour, sans grand succès. Ainsi, aujourd’hui encore, les zamindar restent propriétaires de vastes étendues de terres sur lesquelles les hari vivent et travaillent comme des esclaves.

(...)

Ces inégalités alimentent un profond ressentiment, lequel finit généralement par exploser. Lorsque Benazir Bhutto fut assassinée, en décembre 2007, les émeutes qui éclatèrent dans les campagnes du Sind revêtirent clairement un aspect de classe : quand le calme revint, 34 stations-service, 18 gares, des centaines de voitures et de commerces privés et 176 banques avaient été vandalisées et brûlées. Aujourd’hui, dans l’Etat du Pendjab, certains hari commencent à soutenir des groupes de talibans dont les discours dénoncent l’exploitation de classe et appellent à une réforme agraire.
5 Voir notre article en lien avec l'enquête de Rachel Knaebel sur Basta (ici).

Des exactions qui augmentent avec l’état d’urgence

Mais d’où vient cette secte qui s’est muée en groupe armé ? Boko Haram est né au début des années 2000 dans le nord-est du Nigeria, une région proche des frontières du Niger, du Tchad et du Cameroun, pays aujourd’hui eux aussi touchés par le phénomène. Le groupe devient plus particulièrement violent à partir de 2009, quand son leader, Mohammed Yusuf, est exécuté par la police sans autre forme de procès. Boko Haram s’est d’abord attaqué à des policiers et à des prisons. En 2011, le mouvement revendique un attentat à la bombe contre le bâtiment des Nations Unis à Abuja, la capitale fédérale du Nigeria. C’est à partir de là qu’il attire l’attention internationale.
Sa violence s’est encore accrue avec l’instauration de l’état d’urgence en mai 2013 dans trois États du nord-est du pays, Yobe, Adamawa et Borno. Depuis, les agressions massives et répétées se multiplient contre les populations civiles, dans des écoles, des marchés, des lieux de prières. Human Rights Watch en dénombre plusieurs centaines ces deux dernières années. Il s’agit souvent d’attaques contre des villages suspectés d’avoir collaboré avec les forces de sécurité. En 2014, le nord-est du Nigeria est ainsi devenu la région la plus meurtrière du pays « alors qu’avant 2009, le Nord était paisible et les violences se concentraient dans le Sud », note le dernier rapport du groupe d’étude sur la violence au Nigeria Nigeriawatch. Le Sud, où le groupe armé du Mouvement pour l’émancipation du Delta du Niger (MEDN) était par exemple actif dans les années 2000, et s’attaquait principalement aux installations pétrolières. 

Pauvreté massive en pays pétrolier 

Les régions du nord du Nigeria font surtout partie des plus pauvres. Dans le pays le plus peuplé d’Afrique (178 millions d’habitants aujourd’hui), deux-tiers de la population vit avec moins d’un dollar par jour. Le Nigeria dispose pourtant d’un riche sous-sol. C’est le cinquième pays exportateur de pétrole au monde ! Mais c’est aussi l’un des pays les plus corrompus de la planète : il est classé à la 136ème place sur 175 par Transparency International. Pour comparaison, l’Afrique du sud se trouve au 67ème rang.
La manne pétrolière ne profite donc pas à tout le monde, loin de là, et surtout pas aux États du nord du pays, puisque les puits de pétrole se trouvent dans le Sud. Résultat : 70% de la population du nord-est vit avec moins de 1 dollar par jour, contre moins de 60% dans le sud. Moins d’un quart des femmes et seulement la moitié des hommes savent lire dans le nord-est, contre 80 et 90% dans le Sud

6 Voir l'enquête de Patric Jean dans Médiapart sur un jeune de banlieue qui a sombré dans le terrorisme (ici).    
Si l'on refuse l'explication raciste, dite "islamophobe", il doit bien y avoir une autre explication. A force de refuser de se poser la question, on laisse la place vacante aux tenants de la haine des Musulmans et qui proposent de les déporter. Sur ce type de thèse, Pegida (Européens patriotes contre l'islamisation du pays) organise en Allemagne des manifestations qui ont un succès croissant.

A propos des jeunes français-e-s partant faire le jihad au Moyen-Orient, on ne peut qu'être frappé par la surprise que leur conversion violente suscite chez celles et ceux qui les ont connu-e-s. On parle de jeunes gens calmes, sans problèmes, serviables, amicaux et qui tout à coup ont versé dans une folie meurtrière. Tout cela ne nous pose t-il pas question?
Une affaire un peu ancienne devrait nous éclairer. Khaled Kelkal était un jeune algérien arrivé en France à l'âge de deux ans. Membre du GIA, il est l'un est principaux responsables de la vague d'attentats commis en France et a été tué par la police en 1995. Or, un sociologue allemand, Dietmar Loch, avait interrogé ce jeune habitant de Vaulx-en-Velin, le 3 octobre 1992. A cette époque, Kelkal n'est pas encore un terroriste. C'est un jeune désœuvré qui a commis de petits délits et fait un court séjour en prison. La révélation de l'interview fut donc un choc pour celles et ceux qui voulurent bien s'y pencher.
En résumé, Kelkal (21 ans au moment de l'entretien) raconte son parcours scolaire. Tout va parfaitement bien au collège où il a de bonnes notes. Il se sent bien, il est apprécié. "Au collège, ils reconnaissaient notre valeur, ils savaient ce qu'on valait et ils connaissaient nos limites." Mais au lycée tout bascule. "Moi, je ne trouvais pas ma place, j'étais mal. Je suis arrivé au point de me dire : « Qu'est-ce que je fous là ? »." A tort ou à raison, Kelkal se sent très stigmatisé. "Des fois, il y avait une calculatrice qui disparaissait dans la classe... J'étais pas un voleur, j'étais rien ; mais, en étant le seul Arabe, je me sentais mal en pensant « Tous les gens doivent penser que c'est moi ». Et vous avez des regards indiscrets. Je me dis : « Qu'est-ce que je fous là ? On ne m'accepte pas ici, j'ai rien à faire ici.» "
Découragé, il quitte le lycée malgré les reproches de sa famille qui l'incite à étudier. "Quand j'ai arrêté l'école, ma mère, toute la famille, m'en a voulu." Puis, "mon frère, il m'a donné des conseils, et le jour où je suis vraiment parti de travers, il m'a pris : « Ça ne va plus ! » Ça m'a touché, aussi ça m'a vexé. C'est là où je suis parti."
Kelkal quitte alors sa famille et va chez un ami. Isolé, il se met à voler. "Alors il fallait que je compte sur moi-même, obligé d'aller voler. Mais c'était surtout une question de vengeance. Vous voulez de la violence, alors on va vous donner de la violence. On parle de nous seulement quand il y a de la violence, alors on fait de la violence. Nous, c'était à l'échelle individuelle."
Il ne parvient pas à décrire son malaise à propos de l'école. Il reconnaît lui-même ne pas trouver les mots. "On n'a pas trop les valeurs d'éthique. Ça fait qu'on est tenté de partir là où on se sent mieux. Moi, je répondais par la violence individuelle." Dans une région où les immigrés ont été ghettoïsés, Kelkal décrit ainsi son malaise: "Nos parents nous ont donné une éducation, mais en parallèle les Français nous ont donné une autre éducation, leur éducation. Il n'y a pas de cohérence. Il y a un petit peu de ça, un petit peu de ça, un petit peu de ça."
Beaucoup d'autres jeunes sont de la même manière en déshérence dans son quartier, sans diplôme ni travail. 

29 oct. 2014

Derrière les drapeaux

Nous vous traduisons un article (ici, en anglais) sur la situation en Rojava, la partie kurde de la Syrie, en proie aux pillards de Daesh. Cet article a été écrit par Metin Yeğin and dans le journal Özgür Gündem (en turc, ici). Nous demandons à nos lecteurs un peu d'indulgence par rapport au texte: une double traduction altère toujours quelque peu le propos. Espérons que l'importance de l'analyse et la force de la conviction de l'auteur s'imposent à travers les langues.

Nous rappelons que l'armée du Daesh recrute massivement en Europe ... sur les ruines fumantes de l'économie, sur les drames humains de l'inoccupation forcée, de l'exclusion sociale et de l'humiliation de l'emploi que laisse ici la guerre au salaire (voir notre article ici).

Traduction - extrait

L'organisation du Daesh n'est pas intéressée que par l'au-delà, par le paradis. La situation qui est née de l'intervention dans le Golfe et de l'occupation de l'Irak [par les États-Unis et leurs alliés] a créé une sphère d'activité économique contrainte pour différents groupes. L'appareil bureaucratique, l'armée et les forces de sécurité sur lesquels le gouvernement de Saddam - à l'instar de tout régime autoritaire - reposait se sont effondrés après la chute du régime. Ces groupes étaient particulièrement exclus du nouveau régime massivement chiite. Rien n'est resté dans les mains des communautés sunnites. La part du lion des revenus du pétrole, la principale ressource du pays, a été accaparée par des compagnies pétrolières internationales et ce qui restait a été partagé entre ceux qui étaient proches des occupants - les gouvernements kurdes de Barzani et Talabani et les pouvoirs chiites au pro rata de leur influence. Il n'est rien resté pour les sunnites. Au même moment, l'agriculture qui avait porté le pays pendant des millénaires était détruite lors de l'occupation. L'économie agricole qui dépend d'un cycle annuel s'est effondrée. En particulier, les sunnites d'Irak qui ne pouvaient plus pratiquer leur agriculture ont perdu leur forme d'activité économique fondamentale qui avait été leur gagne-pain pendant des milliers d'année. Pire, ils ne produisaient plus assez pour se nourrir.
La seule chose qu'il leur restait, même si elle était tournée vers le passé, c'était "l'économie de guerre". Les revenus de cette économie ne viennent pas seulement de la vente de membres de communautés religieuses telles que les Yézidis (...). C'est une sphère économique en soi ponctuée par les rançons des otages chrétiens, des otages sexuels, par l'argent, l'or, par la gestion de la propriété conquise et la rente qui en découle, par les 20% de taxe payé sur tous les revenus de "l'État Islamique".

Cette situation a vérifié une fois de plus le vieil adage, souvent utilisé dans cette région, que "l'herbe ne repousse pas là où les soldats passent". Après l'occupation, rien ne restait à part l'économie primitive du pillage. De plus, l'emploi et le chômage - comme c'est le cas partout - ne sont pas de simples questions de revenus mais ce sont des questions de statut social. Les anciens membres de la bureaucratie, les soldats, les services de sécurité et les tribus ont remplacé leurs anciennes positions et leurs anciens statuts sociaux maintenant détruits par les explosions terribles des camions piégés, par la gloire des territoires capturés pour l'islam et, bien sûr, par le statut de martyr.

Le concept de martyr - mal compris en Occident - n'est en fait rien d'autre que ce qui vient d'une dynamique des "temps meilleurs à venir" qui occupe une place dans les fondations utopiques de toutes les structures sociales.

Encore une fois, le martyr n'est pas un statut qui n'existe que pour les morts et l'au-delà mais c'est une chose qui vient définir le statut social de la famille, de la tribu de l'intéressé(e). La récompense réelle de la famille ou de la tribu du martyr, outre la petite fraction de l'économie de guerre qui lui revient, s'exprime en terme de standing et même si la famille est appauvrie, elle gagne un statut et un prestige qui permettent de "se promener la tête haute". Une structure sociale se laisse facilement terroriser par l'économie de pillage du Daesh cachée sous la forme d'une idéologie islamique - surtout quand la population a été victime de massacre du type de Fallujah ou qu'elle a été traumatisée par la torture comme à Abu Ghraib.
C'est pour cette raison que l'économie de "communautés [communes], de collectifs et de coopératives" symbolisée par Kobanê et le Rojava [la partie kurde de la Syrie] est si importante pour le moyen orient.

Ce sera soit la démocratie radicale, soit la barbarie.
Dont acte. Décidément, les enjeux semblent proches "là-bas" et "ici" alors que les pillards recrutent en Europe, alors que, ici aussi, l'absence de perspective économique, de reconnaissance sociale condamne à l'économie du désespoir.

16 oct. 2014

En amont du Daesh

Le Courrier des Balkans (ici, en français) analyse ce qui pousse les jeunes Bosniaques à partir vers les milices meurtrières qui sévissent dans le Daesh, en Irak et en Syrie. Ce sont les politiques monétaristes d'austérité mise en œuvre sous l'égide de l'Union Européenne qui désespèrent les populations civiles, qui leur coupent toute perspective et les préparent à s'embrigader n'importe où. La Bosnie n'est pas le seul pays touché: c'est l'ensemble de l'Europe, ce sont les États-Unis qui voient leurs populations sans perspective sombrer.

Extrait.

Le problème de l’Etat islamique en Syrie et en Irak ne sera pas résolu par une intervention militaire, sans que l’on arrive à comprendre ce qui pousse des milliers de jeunes gens à quitter les métropoles telles que Paris ou Londres ou nos montagnes bosniaques pour rejoindre cette organisation », explique le théologien islamique Muhamed Jusić. Il ajoute : « Toutes les analyses sérieuses ont démontré que la mobilisation de ces personnes est motivée par leur situation sociale, leurs conditions de vie, leurs possibilités et la marginalisation qu’elles subissent ».

Un problème social, pas un problème religieux
Les wahhabites riches sont rares. Il s’agit, pour la plupart, des jeunes chômeurs : ils viennent de familles démunies et trouvent refuge dans les rangs des organisations qui les accueillent à bras ouverts. Professeur à la Faculté des sciences politiques à Sarajevo et expert des questions de terrorisme, Vlado Azinović considère que tout le monde – les familles, les communautés religieuses, la société – devrait s’engager dans la solution du problème.
« La criminalisation de ces phénomènes ne devrait intervenir qu’en dernier ressort. Arrêter des gens est le plus simple à faire. Par contre, nous manquons de toute une série de mesures préventives qui n’ont rien à voir avec la législation. Elles concernent la famille, le système scolaie,les services sociaux, les communautés religiuses qui doivent travailler en amont », affirme Vlado Azinović.
Avec un taux de chômage des jeunes record en Europe - ils représentent un tiers des chômeurs - et plus de la moitié de la population en-dessous du seuil de pauvreté, la Bosnie-Herzégovine est un terrain de choix pour le développement des extrémismes.
« Depuis la fin de la guerre, nous avons toujours plus de jeunes parents qui viennent demander des repas gratuits avec leurs enfants. C’est bien triste », explique ainsi Zilha Šeta, responsable de la soupe populaire Stari Grad, à Sarajevo.
Par exemple, Haris Čaušević, dit Oks, a commis »une attaque terroriste contre le poste de police de Bugojno en 2010, tuant un policier (http://balkans.courriers.info/article15486.html). Il était membre des cercles islamiste radicaux. Il a quitté l’école secondaire, se promenait souvent avec des armes et se comportait de manière violente. Son père est mort quand il était petit et il vivait avec sa mère et sa sœur. Il n’a jamais travaillé.
Elvir Muratović a été arrêté au cours de l’action Damask. Sa famille explique qu’il vivait dans la pauvreté. Sa tante Smaila Mušanović dit qu’il ne pourrait pas financer une organisation terroriste parce qu’il n’a même pas les moyens pour garantir une vie décente à sa propre famille : « avec six enfants, il ne peut aider personne d’autre. Ils n’ont pas à manger, quatre enfants sont scolarisés. Savez-vous ce que coûte un enfant qui va à l’école ? »
« Compte tenu du contexte social et des problèmes de survie de la population de la Bosnie-Herzégovine, nous pouvons nous attendre à une véritable explosion des mouvements idéologiques et politiques radicaux », explique Ibrahim Prohić, psychologue et analyste politique. Les problèmes économiques de la population bosniaque ont entraîné la chute du taux de natalité. Les forces radicales profitent des réseaux sociaux pour inviter les femmes de Bosnie-Herzégovine à partir dans les zones de guerre pour y trouver « des frères capables de leur procurer une existence digne », tout en les engageant « élever de futurs moudjahidines ».