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3 oct. 2014

Immigrés en solde

Bobkova Ekaterina dans Terrain de lutte enquête chez les immigrés en Russie (ici, en français).

En voici un petit extrait pour vous mettre en bouche.

La Russie reste une des destinations principales pour les travailleurs d’Asie Centrale depuis l’éclatement de l’Union Soviétique. Une grosse partie des migrants provient d’Ouzbékistan et du Kirghizstan, mais également de Moldavie et de Biélorussie. Ils travaillent habituellement dans ce qui est appelé par Stephen Castles, professeur de sociologie à l’université de Sydney, les « 3D jobs » : « Dirty, Demanding and Dangerous » (sale, dur et dangereux), des emplois non qualifiés qui sont le plus souvent refusés par les travailleurs russes. Pourtant, depuis octobre 2013, une série de mesures a été prise pour précariser le ­­­­­­statut des travailleurs migrants à Moscou, notamment des licenciements et des contrôles multiples de la police.
Ils se sont multipliés après les incidents à caractère criminel impliquant des immigrés d’Azerbaïdjan, notamment dans un meurtre dans un quartier dortoir de Moscou, Birulevo le 10 octobre 2013, et le viol d’une jeune fille Russe commis par un vendeur Azerbaidjanais au marché Matveevsky situé dans ce quartier le 27 juin 2013. Il existe une règle non officielle répandue parmi les entreprises qui embauchent les travailleurs immigrés leur recommandant de ne pas sortir dans la rue à partir du vendredi jusqu’au dimanche pour éviter les contrôles les plus stricts de la police.
 Vécu par ces migrants comme temporaire, le séjour à Moscou ­­­favorise le fait d’accepter des conditions de vie très défavorables. Les immigrés sont prêts à supporter cette situation quelques années en échange de l’espoir de rentrer pour commencer une nouvelle vie dans leur pays d’origine. Ce regroupement géographique, qui pourrait servir de base à des contestations, ne crée pas de solidarité entre les migrants car ils sont mis dans une situation qui les divise selon l’ancienneté de leur migration et selon leur connaissance de la langue du pays d’immigration, le russe. Par ailleurs, il existe aussi des hiérarchisations internes entre migrants, entre logeurs et travailleurs célibataires.
 Pour comprendre ce phénomène, nous avons enquêté sur des entreprises de nettoyage dans deux centres commerciaux à Moscou. L’une de ces entreprises se trouve dans le centre commercial A, éloigné du centre ville et de taille relativement réduite ; le personnel de nettoyage y est composé de Kirghizes uniquement. Le deuxième centre commercial enquêté, X, est plus grand ; il se trouve près d’un aéroport et le personnel de nettoyage y est composé de Kirghizes, d’Ouzbeks, de Tadjiks et de Moldaves. Le management des deux centres commerciaux est réalisé par des citoyens russes. Dans ce dernier cas, l’absence d’unité entre les salariés est liée au mode de management qui produit des catégories ethniques en favorisant la création de hiérarchies entre les travailleurs immigrés. Par exemple, les travailleurs moldaves employés comme conducteurs de tracteurs sont mieux payés et mieux traités par le manager qui met en avant la technicité de leur métier et les distingue des Ouzbeks et des Kirghizes qui s’occupent, eux, du nettoyage et du balayage. C’est plus largement une ethnicisation par le management qui se met en place. Dans le centre commercial A la manager ne recrute que des travailleurs kirghizes et sous-traite l’encadrement à un chef d’équipe lui-même kirghize. Elle crée ainsi des « petits chefs » en recourant à une sorte d’autorégulation : la manager confie à une personne le soin d’auto-organiser le travail déqualifié.