Extrait
Un gros cœur rouge est imprimé sur son haut noir. Elle est grande, se tient droite, elle s’avance à la barre, prend une profonde inspiration et se lance : «C’est un honneur d’ouvrir la longue marche des victimes de Monsanto. Vous allez entendre beaucoup de chiffres, aussi je me suis permis de mettre un visage sur les statistiques.» Sabine Grataloup tend aux juges une série de photos. L’une montre un nouveau-né intubé, les mains attachées, une sonde dans l’estomac. Une autre, une bouille au sourire doux, de beaux yeux bleus… et un gros trou dans le cou. «Voici Théo, mon fils. Il y a neuf ans, il est né avec une malformation grave de l’œsophage. Il a dû être opéré en urgence pour séparer les systèmes digestif et respiratoire. Son larynx aussi était malformé, on lui a donc aussi fait une trachéotomie. Depuis sa naissance, il a subi cinquante opérations.»
Elle évoque la «somme énorme de souffrances accumulées», les difficultés que Théo a toujours pour respirer ou parler, le risque vital permanent, le handicap social, la famille meurtrie.
Cathédrale
Sabine Grataloup ne s’exprime pas devant une juridiction classique. Samedi, cette Iséroise est venue témoigner devant le Tribunal international Monsanto dans le cadre d’un procès citoyen sans reconnaissance officielle organisé à La Haye, aux Pays-Bas, à deux pas de la Cour pénale internationale (CPI). Mais elle s’adresse à de vrais juges.
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Les juges le savent, leur mission est de livrer une opinion juridique sur six questions. La firme Monsanto a-t-elle, par ses activités, porté atteinte au droit à un environnement sûr, propre, sain et durable ? A-t-elle porté atteinte au droit à l’alimentation ? Au droit à la santé ? Aux libertés d’expression et de recherche scientifique ? S’est-elle rendue complice de crimes de guerre en produisant le défoliant «agent orange» utilisé par l’armée américaine au Vietnam ? Enfin, ses activités pourraient-elles constituer un écocide, soit le fait de détruire l’environnement au point de compromettre la vie sur Terre ?
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Damián Verzeñassi, un docteur en santé publique argentin qui a mené une vaste enquête épidémiologique dans son pays, atteste à la barre d’une hausse spectaculaire des cancers, fausses couches et malformations congénitales. Entre 2010 et 2014, ces dernières concernaient 17,9 naissances sur 1 000, contre 8,8 sur 1 000 entre 2000 et 2004. «La majorité des malformations touchent la ligne médiane du corps», observe-t-il, citant les effets du glyphosate, qui interdit l’expression normale de gènes permettant la constitution de notre morphologie. Les mêmes malformations qui touchent Théo, Martina, les amphibiens du professeur Carrasco… Ou les porcelets d’un éleveur danois venu lui aussi témoigner, photos à l’appui, où l’on voit des animaux nés avec des moignons en guise de pattes, sans anus, sans yeux ou avec deux têtes.
Devant les juges, défilent encore apiculteurs mayas, agriculteurs australiens, burkinabés, indiens ou canadiens, tous très remontés contre Monsanto, accusée de «collusion» avec des gouvernements qui protégeraient davantage les intérêts privés que leurs citoyens. Seuls les Sri Lankais ont réussi à obtenir l’interdiction du glyphosate dans leur pays après la mise en lumière du lien entre le produit et une épidémie de maladie rénale responsable de la mort de 24 800 producteurs de riz entre 1994 et 2014.
La cour rendra son avis consultatif au plus tôt le 10 décembre, journée internationale des droits de l'Homme. Le petit Théo, lui, n’attendra pas jusque-là pour subir sa 51e opération. Ce sera ce jeudi, à l’hôpital Necker à Paris.