Malheureusement pour les pays où les rentiers sont des privés, les dégâts de leur rapacité sont en tous points comparables: dégradation des ressources naturelles, de l'enseignement et des comptes publics.
Extraits
En effet, contrairement à ce qu’insinue une certaine presse, tant algérienne que française, l’Algérie n’est pas « frappée » par des scandales, pas plus que le gouvernement n’est « éclaboussé » par la corruption : le pays vit bel et bien, depuis très longtemps, sous l’emprise d’un système de prédation organisée et coordonnée par les chefs de l’armée et de la police politique secrète. Dans cette organisation, le « gouvernement » n’est qu’un secrétariat exécutif au service d’une camarilla mafieuse. Un groupe d’individus qui ne se montrent jamais (et pour cause…), invisibles tireurs de ficelles, généraux de l’ombre et leurs hommes d’affaires, algériens ou étrangers, que le défunt président Boudiaf appelait les « décideurs ».
Infitah et sale guerre
Plus que jamais dans l’histoire du pays depuis l’indépendance, la loi du pouvoir – son ciment et sa raison d’être – est celle de l’accaparement dans un rapport de pure prédation. Au sommet des appareils de pouvoir, il n’existe plus de personnalités ou de sensibilités animées par le souci de l’intérêt général, le bien commun ou préoccupées par le devenir du pays. L’État est accessoire aux stratégies d’enrichissement de ceux qui le contrôlent. Dans ce système, expurgé des derniers éléments issus de la guerre de Libération, complètement installé par le putsch du 11 janvier 1992, la pérennité du régime est inséparable de la captation de la rente nationale. Le partage du butin est opéré sous la supervision des chefs du DRS (Département du renseignement et de la sécurité), acronyme pompeux des moukhabarates algériens.
De fait, le coup d’État censé empêcher l’arrivée au pouvoir des islamistes du FIS a permis aux barons du régime d’imposer l’infitah (ouverture) de l’économie sous les auspices du FMI avec lequel un « accord de stand-by » a été signé en 1994. Escamotée par les atrocités de la guerre antisubversive des années 1990, cette pseudo-libéralisation a consisté à démanteler une grande partie du secteur public et à transférer à vil prix ces actifs à des clientèles du régime, tandis que les décideurs prélevaient leur dîme sur les contrats hydrocarbures et les importations de produits de consommation de base. La mer de sang de la « sale guerre » est le bouillon de culture où s’est formée la variante locale de bourgeoisie compradore militarisée de laquelle ont émergé, au cours de la décennie suivante, la majorité des néo-oligarques qui ont aujourd’hui pignon sur rue.
Cette ouverture délinquante par transfert opaque d’actifs et dévolution régalienne de secteurs d’importations (produits alimentaires, médicaments et de large consommation dans une première phase) à des hommes liges choisis par le DRS en fonction de leur obéissance est en soi un détournement massif inaugural, les autres en découlant en toute logique. Si les bénéficiaires de cette opération sont, pour beaucoup, identifiés, le coût de cet énorme transfert reste à évaluer en termes d’impact sur les capacités nationales de production.
L’âge d’or de la rente
En 1999, la désignation d’Abdelaziz Bouteflika à la tête de l’État, entérinée selon l’usage néocolonial par des élections grossièrement truquées, a coïncidé avec la hausse durable, au-delà de cent dollars le baril, des prix pétroliers. Cette hausse inédite a entraîné une augmentation sans précédent des revenus du pays.
Cette formidable aisance financière s’est accompagnée – les dieux sont décidément ironiques – d’une réhabilitation internationale du régime à la suite des attentats de septembre 2001. Cette respectabilité retrouvée a permis de diversifier et multiplier les achats (y compris d’armements), les contrats d’importation étant la source la plus aisée de prélèvements occultes. Cette situation de prix élevés, véritable âge d’or de la rente qui a duré jusqu’en 2014, a permis une frénésie de dépenses publiques totalisant sans doute – les chiffres officiels étant douteux par nature, la prudence est de mise – plusieurs centaines de milliards de dollars durant la période.
Le cumul des dessous de table et autres commissions versés à chaque contrat de réalisation d’infrastructure donne le vertige, dans une situation où tous les marchés sont systématiquement surévalués, parfois à des niveaux absurdes. Comme le coût de l’autoroute Est-Ouest, plus de 17 milliards de dollars pour 5 milliards de pots-de-vin, exemple parmi une multitude… Toutes les opérations de réalisations d’infrastructures donnent lieu à des pactes de corruption qui ne sont pas limités, loin s’en faut, aux activités « civiles ». Les importations massives d’armements donnent lieu aux mêmes libéralités, comme l’opinion a pu le constater avec le scandale du contrat d’achat de plusieurs dizaines d’hélicoptères italo-britanniques Agusta-Westland en 2013.
Le volume financier du commissionnement algérien est astronomique, à tel point d’ailleurs que les banquiers et analystes évitent de communiquer des fourchettes d’évaluation. D’autant que la corruption n’est pas unilatérale, elle implique aussi bien des décideurs algériens que des donneurs d’ordre – et protecteurs – étrangers.
Commissions et rétrocommissions intriquées créent les conditions d’une solidarité crapuleuse entre acheteurs, vendeurs et « facilitateurs » de divers horizons. L’organisation de cette « grande » corruption est d’autant plus inattaquable qu’elle bénéficie de la couverture politique d’autorités, en Europe notamment, favorables naturellement à la pérennité de ces juteuses pratiques.
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S’ils sont fort actifs dans l’exercice de leurs rôles d’aiguilleurs des flux de corruption, ces gouvernants de façade sont cependant bien incapables de stimuler les activités et d’enclencher la moindre dynamique de croissance. Ces centaines de milliards de dollars dilapidés depuis vingt ans n’ont eu qu’un bien faible impact sur la croissance et la création d’emplois. Plus gravement, les conditions sociales se sont profondément dégradées, les Algériens ne sont pas soignés et le secteur éducatif est abandonné. La rente a laminé l’économie et a démoralisé la société.
Ces ressources n’ont que très peu profité à un pays dont l’économie reste outrageusement captive des seuls revenus des hydrocarbures et qui importe tout ce qu’elle consomme. Le gaspillage massif de capitaux issus d’une ressource rare et non renouvelable a seulement servi à constituer des patrimoines à l’étranger et à alimenter les fortunes dissimulées par des banques ad hoc dans tous les refuges fiscaux, exotiques ou non, de la planète.
Ces vingt dernières années ont été celles d’une effarante gabegie et d’une gestion encore plus démagogique et irresponsable que toutes celles qui l’ont précédé. L’économie est encore plus dépendante et davantage fragilisée par les subventions généralisées destinées à acheter la paix sociale. Le niveau actuel des prix du pétrole, autour de 60 dollars en moyenne, est totalement insuffisant pour assurer l’équilibre budgétaire et le financement des importations. Les 200 milliards de dollars de réserves de change dont se gargarisaient les chantres du régime permettront de faire face aux importations pendant deux ou trois ans, tout au plus.
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La rente, unique planche de salut
Ainsi, la démagogique campagne « Consommez algérien » lancée au printemps 2015 par un gouvernement dont l’incompétence égale l’immoralité se heurte à la réalité d’une production nationale quasi inexistante. Réorganiser à court terme l’économie sur une base productive, comme l’annoncent des oligarques en mal de légitimité, est un vœu pieux tant les carences structurelles sont multiples et profondes. Ce volontarisme verbal se heurte à la réalité d’une administration dysfonctionnelle, à l’incompétence et à la corruption des cadres que le régime coopte depuis plus de vingt ans pour expédier les affaires courantes.
Les dirigeants du régime rentier en sont parfaitement conscients : ils n’ont pas les moyens d’une politique de redressement, tout simplement parce que ce régime en est l’antithèse. Parce que la condition de sa pérennité, de l’enrichissement ininterrompu de ses membres et du maintien de son emprise sur le pays, repose sur le blocage des initiatives et la stérilisation de la créativité de la société. La dépendance à la rente est totale, comme le confirme la décision de recourir à la fracturation hydraulique et de produire des hydrocarbures de schiste, mise en œuvre en 2014.
La compulsion prédatrice l’emporte sur toute autre considération et menace gravement l’avenir du pays. L’admirable mobilisation, depuis janvier 2015, des populations de la ville saharienne d’In-Salah, soucieuses des générations futures, de l’avenir de leur région et du pays tout entier jette une lumière crue sur les intentions réelles d’un régime qui n’hésite pas à sacrifier les intérêts stratégiques à long terme pour maintenir des capacités d’exportation d’hydrocarbures.
Est-il plus grand scandale que celui qui consiste à mettre en péril l’immense nappe hydraulique fossile pour exploiter les gaz de schiste ? C’est pourtant cette option destructrice aux conséquences dévastatrices qui est retenue, contre la volonté populaire, par les rentiers au pouvoir.
Le régime acculé n’a plus que ses polices pour réprimer des manifestants pacifiques, ceux d’In-Salah ou ceux qui s’expriment au nom des chômeurs, sous l’œil plus que complaisant des diplomates de la « communauté internationale » en poste à Alger.