Extrait et traduction
Les préparatifs ont déjà commencé. Demain, on fête l'une des dates les plus importantes de la république populaire de Chine, le jour du travail, la fête du premier mai. Dans tous les édifices autour de la place Tienanmen, s'élèveront des drapeaux rouges et, face au portrait de Mao mis entre deux slogans "Longue vie à la République Populaire de Chine" et "Longue vie à l'unité des peuple du monde", on placera comme chaque année le portrait du docteur Sun Yat-Sen, fondateur du Parti National Populaire et premier président de la République de Chine; tout un appel à la réunification avec Taïwan.
Cependant, malgré toute la symbolique marxiste-léniniste, la question de la part de socialisme du système chinois qui reste dans le "socialisme de marché" est des plus pertinente: croissance du PIB mais répartition inégale de la richesse avec un coefficient de Ginni inférieur à la moyenne mondiale, entreprises chinoises d'État parmi les 100 entreprises qui font le plus de bénéfices du monde, pays placé en 78e position en terme de développement humain. Et, pendant ce temps, jour après jour, alors que se renforcent toutes ces variables macroéconomiques, la semaine dernière, nous avons trouvé l'information suivante dans le China Labor Bulletin:
"Une grève d'un mois chez un fabricant de sac de propriété japonaise dans la ville de Zhongshan située sur la rivière des Perles s'est illustrée par la violence policière, les arrestations, les intimidations et le rejet absolu de la direction de la négociation. La grève a éclaté mi mars. Les quelques 200 travailleurs de Cuiheng Co. étaient mécontents de la faiblesse des salaires et du refus de l'entreprise à payer la sécurité sociale et les contributions au fonds de bien-être, aux bonus de fin d'année et à d'autres avantages.Cela pourrait être simplement une anecdote mais il s'agit de l'un des "incidents de masse" (c'est comme ça que le gouvernement les désigne) qui s'est produit ces derniers mois en Chine continentale. C'est que le pays vit la période de conflictualité sociale la plus intense de son histoire depuis la révolution culturelle. Parmi les 3.387 cas examinés en partant de la base de donnée de China Labour Bulletin - collectif non gouvernemental situé à Hong-Kong qui veut "monitorer", défendre et promouvoir les droits des travailleurs en République Populaire de Chine - souligne avec évidence la période 2014-2015, notamment le mois de janvier pendant lequel il y a eu 272 grèves enregistrées en ce seul mois. Au cours de ce début d'année 2015, il y a eu autant de grèves que pendant les années 2011 et 2012 ensemble.
"Après une semaine de piquet sans réponse de l'administration, le 22 mars, les travailleurs se sont approchés de Chen Huihai, le directeur du centre de formation des travailleurs d'un des sièges sociaux au Guangzhou pour chercher de l'aide et des conseils. Chen et ses collègues ont aidé les travailleurs à organiser des élections pour désigner des représentants dans la négociation et à présenter une proposition de négociation collective au siège. La direction a refusé de négocier, elle a licencié les dirigeants ouvriers et a appelé la police. Plusieurs centaines de policiers antiémeute sont arrivés à l'usine et ont expulsé 26 travailleurs, parmi lesquels quatre ont été détenus plus de dix jours. Beaucoup d'autres travailleurs ont été blessés."
Grèves et assemblées
Qui fait grève? Elles concernent à 78% le secteur secondaires - usines, chantiers navals, construction, mines et transport - alors que 13% touchent le secteur des services. Les scènes de lutte principales sont l'usine, le chantier, la mine et, éventuellement, la voie publique, et, logiquement, les provinces dans lesquelles on enregistre le plus grand nombre de conflits sont celles qui sont le plus industrialisées et, paradoxalement, celles qui ont le PIB le plus élevé: Guandong, Jiangsu, Shangdong et les municipalités de Beijing, Shanghai et Chongqing. Les protagonistes des grèves sont bien sûr les ouvriers - réalité qui peut sembler exotique dans nos pays désindustrialisés - mais aussi les anciens employés d'usines d'état qui ont perdu leur travail fixe lors de la privatisation des années 90, ou encore ce qu'on appelle la "seconde génération d'immigrants ruraux" - enfants des immigrants ruraux, des nonmingong. Ce sont de jeunes travailleurs qui sont nés et ont grandi dans les villes industrielles dans le sud-est chinois. Ils ne se considèrent pas eux-mêmes comme ruraux mais comme aussi urbains que ceux qui jouissent d'une carte de résident urbain.
Les grèves s'organisent par des assemblées ponctuelles et autonomes - et, de ce fait, illégales - qui se mettent d'accord sur une stratégie pour faire aboutir un mouvement. Ces assemblées élisent une série de porte-parole pour négocier avec la direction d'entreprise. Leur organisation est aussi horizontale que celle des premières expériences syndicales en Europe, mais, par contre, leurs objectifs ne sont pas radicaux [?] dans l'absolu: 33% des mouvements ont réclamé des compensations face à des abus patronaux; 21% de ces mouvements ont protesté contre des impayés de salaire; 20% voulaient obtenir des augmentations de salaires et le reste exigeait la sécurité sociale, l'amélioration des conditions de travail ou l'abrogation des heures supplémentaires. Il s'agit d'un mouvement radicalement réformiste, conséquence inévitable de la faillite d'un système syndical.
Les méthodes de lutte sont classiques, depuis les occupations d'usines et les pétitions directes adressées aux autorités jusqu'aux piquets, aux blocages de la production d'usine, aux manifestations, aux blocages de voies ferroviaires ou de l'espace aérien - bien que moins répandus, autour de 5% des cas étudiés - à l'occupation d'édifices gouvernementaux ou à l'affrontement directe avec la police ou avec des membres de l'encadrement de l'usine, l'assaut ou la destruction de biens et d'équipements d'usine, en passant par les sit-in et les arrêts de travail. Les nouvelles technologies sont utilisées et jouent un rôle central dans les méthodes d'appel et d'organisation, notamment l'utilisation de la plateforme QQ.
D'habitude, le gouvernement reste aux marges de ces conflits. Il n'intervient pas tant qu'il n'y a pas de trouble à l'ordre publique, bien qu'il est certain qu'il intervienne de plus en plus. Il est beaucoup plus confortable de se situer comme arbitre du conflit plutôt que comme partisan du patronat qui utilise la violence pour réprimer les mouvements aux yeux de l'opinion publique intérieure et internationale. Cependant, depuis 2013, les autorités chinoises sont intervenues et procédé à des arrestations dans 20% des mouvements.
Un moment historique
En comprenant qu'il s'agit d'un moment historique dans lequel l'action collective se manifeste en obtenant des succès en faveur des travailleurs, probablement le meilleur moment du mouvement ouvrier depuis 50 ans en Chine, il vient alors une question: pourquoi les grands moyens de communication privilégient d'autres formes de lutte? Peut-être s'agit-il d'un problème de revendication, ou peut-être sommes-nous face à un phénomène de phobie médiatique du pauvre? Face à la classe ouvrière chinoise, on préfère rendre visible les luttes des dissidents avec un profile beaucoup plus anglophile tels Ai Weiwei ou Liu Xiaobo, à moins que l'on n'aille chercher des reflets de Tienanmen à Hong-Kong, chez des protagonistes jeunes, étudiants, universitaire de classe moyenne dont le but est de conquérir la liberté - dans des concepts amples et peu spécifiques mais qui impliquent généralement l'équivalence au modèle états-uniens - à travers une lutte pacifique, créative et hautement photogénique.
Nous sommes aujourd'hui peut-être au moment clef de ce mouvement qui pourra difficilement avancer sans une optique de transformation [mais ne risque-t-il pas alors aussi de devenir creux et photogénique?].
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La délocalisation est un phénomène qui se produit aujourd'hui en Chine, non comme pays récipiendaire mais, au contraire : les entreprises préfèrent s'en aller dans des pays avec moins de régulation tels que le Vietnam, la Malaisie ou l'Indonésie, ou dans les provinces centrales de Chine.
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