Depuis quelques jours, les clochards se multiplient dans la petite
ville du petit royaume que j'habite. Ils dorment à même le sol, sans
avoir trouvé de place dans les centres d'hébergement pour sans abris.
Le
petit royaume que j'habite se situe au Nord de l'Europe. Les
températures nocturnes y flirtent habituellement avec le zéro degré en
cette saison.
Les clochards dorment donc dehors par
temps de gel. Ces clochards sont apparus parce que les chômeurs ont été
exclus de leurs prestations sociales dans le petit royaume que j'habite.
La majorité minoritaire représente 27% des électeurs. Elle a décidé de
s'attaquer au chômage en excluant les salariés-chômeurs de leur salaire
socialisé.
Les représentants de la majorité du petit
royaume expliquent doctement que les chômeurs doivent crever de faim
pour trouver un emploi. Ils expliquent que l'emploi est la seule forme
digne de travail, la seule façon légitime de gagner de l'argent - en
quoi ils sont d'accord avec l'opposition et les syndicats du petit
royaume.
Alors, les chômeurs d'hier qui pouvaient se
payer un loyer, un coiffeur, des formations, des remises à niveau, des
savonnettes et des costumes ne peuvent plus rien se payer. Ils sont à la
rue parce que, nous explique le gouvernement, ils doivent chercher un
emploi.
Mais quel employeur voudrait d'un clochard dans son entreprise?
Alors
demain, les petits commerçants chez qui les
anciens-chômeurs-nouveaux-clochards se ravitaillaient vont faire
faillite faute de clients. Les propriétaires immobiliers qui louaient
leur bien à ces chômeurs n'auront plus ces rentrées et vont, à leur
tour, diminuer leur consommation dans les commerces du coin.
En
deuxième ligne, donc, les commerces vont faire faillite, la classe
moyenne va se paupériser soit faute de clientèle, soit parce qu'elle va
devoir garder et financer ses enfants sans emploi jusqu'à leur mort,
soit enfin parce qu'elle sera écrasée par les taxes qui payeront les
policiers.
Quels policiers? Eh bien, ceux qui éviteront
que les nouveaux clochards ne se laissent pas mourir de faim, ceux qui
les empêcheront de s'organiser pour piller les magasins ou les banques
pour ne pas mourir de faim.
En troisième ligne, les
salariés affligés d'un emploi verront leur salaire diminuer puisqu'ils
seront menacés par la rue, par la misère absolue. Les usines verront
leurs carnets de commande fondre comme neige au soleil puisque les
commerçants qui vendent les produits auront fait faillite faute de
clients.
Derrière l'armée de prolétaires en haillons que notre gouvernement nous concocte, c'est une guerre à l'économie qui se profile.
Imaginez
que l'on donne un salaire inconditionnel à tous. Les commerçants
retrouvent leurs clients, les carnets de commandes se remplissent et les
clochards sont salariés (éventuellement pour ne rien faire, cela n'a
pas beaucoup d'importance), les exigences de qualité de travail et de
salaire augmente. L'économie reprend.
Mais ce qui manque à
ce petit gouvernement de ce petit royaume docile aux bureaucrates
hostiles à la démocratie, c'est une chose devenue rare, un parfum
d'aventure collectif, le goût de l'avenir. Ce qui leur manque, c'est
l'ambition.
Le fait que, à New-York, dans une grande
république, le nombre de sans-abris passe les 60.000 ne console en rien.
Cela veut dire que la guerre au salaire et à l'économie fait rage
là-bas aussi. En grand.
