Nous recensons tout ce qui est à charge de la logique de l'emploi dans le monde, toute l'actualité sur le sujet, tous les espoirs de dépasser l'emploi, les luttes pour le diminuer, le supprimer.
6 avr. 2014
Tranches de vie précaires
, Nous vous traduisons et résumons un article de Jana Kasperkevic paru dans The Guardian (ici, en anglais). Les photos sont extraites de cet article.
Quatre
jeunes précaires états-uniens nous partagent leur expérience
professionnelle dans des jobs sous-payés. Cet article est un peu long
mais il a le mérite d'entrer dans le concret des boulots les plus
merdiques, les moins bien payés, ces boulots qui peuplent nos
restaurants fast-food ou nos centres commerciaux, ces boulots vous les
croisez tous les jours - même si vous êtes fonctionnaires.
Ces témoignages sont per se une
charge impitoyable contre l'emploi et un plaidoyer pour le salaire. Ils
montrent que ces boulots déconsidérés sont aussi charpentés par la
qualification.
Quant on sait la pression subie par les
employés aux États-Unis, la situation décrite dans l'article révèle une
souffrance au travail indicible. Nous nous surprenons à rêver que ce
pays, si prompt à parler de liberté, si prompt à valoriser le travail
bien fait, le travail en main,se prenne en main en se débarrassant des
propriétaires lucratifs et des employeurs, en affranchissant l'activité
de l'emploi.
L'économie
de bouts de ficelle est celle qui prévaut depuis maintenant plus de
cinq ans. Les boulots bien payés, à plein temps se font rares.
Un
dixième des chômeurs américains de longue durée font face à l'emploi
intermittent - une semaine, ils ont du travail, une autre ils n'en ont
plus. 14% d'entre eux se contentent d'emplois stables à temps partiel.
La
seule alternative, c'est de se retirer complètement de l'emploi. Il y a
actuellement 3,8 millions d'Américains qui n'ont pas eu d'emploi depuis
plus de six mois. 40% d'entre eux environ ont entre 16 et 34 ans.
Beaucoup d'entre eux ont leur bac et acceptent cependant des boulots mal
payés pour avoir des revenus réguliers. Plus de 18% d'entre eux sont
sous-employés et ils sont pourtant fiers du travail qu'ils font ou
qu'ils ont fait dans de tels emploi.
Beaucoup
de ces jobs sont payés au salaire minimum, souvent moins de trente
heures par semaines et exigent beaucoup de travail manuel subalterne.
Ils sont l'un des rares choix qui se présentent à celles et ceux qui
cherchent du travail. Tout le monde n'est pas capable d'éplucher les
offres d'emploi dans le commerce de détail ou dans l'industrie des
services. Quatre témoignages.
Caroline Albanese, 23 ans, Long Island, New York
More than just hot air. Photograph: Jezper/Alamy
Au
début, la plupart des employés ici à Party City étaient des étudiants
qui avaient besoin d'argent de poche pour leur voiture. En 2007, au
début, il n'y avait que peu d'employées depuis longtemps, l'une d'elles
travaillait de 6h à 16h et allait chercher ses enfants à l'école. Cela
payait son loyer. Le manager était plus âgé aussi.Au fur et à mesure que je suis restée là, les employés sont devenus de plus en plus âgés. Comme
je sortais de l'école à deux heures, je restais ici de trois heures à
neuf heures. Je faisais cela presque tous les jours. Dès que j'ai eu une
voiture, j'ai commencé à travailler les week-ends et j'ai commencé à
venir plus tôt puisque je ne devais plus me tracasser d'être ramenée. Quand
vous êtes au lycée, on ne vous donne pas des tâches aussi difficiles
que quand vous êtes plus vieux. Ils mettent plus les filles de 16 ans
aux caisses parce qu'ils savent que si vous aviez le choix, vous
partiriez en moins de deux mois. Ils ne vont donc pas vous secouer ou
vous donner des responsabilités. En deuxième, à
l'université, j'avais besoin de plus d'argent parce que je payais mes
frais de scolarité, j'ai donc demandé d'avoir un emploi de superviseur.
On me laissa alors le choix entre un boulot à plein-temps (et l'école à
temps partiel) avec un paie plus élevée - et ce n'était pas vraiment un
horaire de temps plein. C'était juste que je serais payée davantage et
aurais plus de responsabilités et qu'ils m'appelleraient si quelqu'un
devait manquer pour que je le remplace. Je n'aurais pas pu le faire
parce que je n'aurais pas pu suivre à l'université, je n'aurais plus pu
étudier. Je devais trouver
une autre façon d'y arriver: au lieu d'avoir plus d'heures en semaine,
je travaillerais plus le week-end et un jour par semaine, quand je
n'avais pas classe ou quand j'avais classe le soir. Je travaillais
quelque 30 heures par semaine sur trois jours. J'étais alors au
comptoir des ballons. 90% de leur commerce est autour des ballons et de
tout ce qui est saisonnier. Je me levais alors généralement vers 4 heure
du matin, quittais ma maison à 5, arrivais là à 5 heures et demi, avant
qu'ils n'ouvrent. J'attendais que le manager nous ouvre les portes et
allais directement au comptoir. Je recevais alors les commandes de
ballon du jour - jusqu'à un certain point puisque les ballons se
dégonflent. Il y en avait des dizaines que je devais gonfler jusqu'à 8
ou 9 heures, je devais les attacher ensemble et en vérifier l'agencement
une fois que les commandes avaient été remplies. Une fois que le
magasin était ouvert, je devais continuer à remplir les commandes pour
le reste de la journée tout en courant partout dans les allées pour
descendre les stocks pour le reste de la semaine. On avait des
oreillettes avec lesquelles ils m'appelaient si j'étais au comptoir à
ballons et qu'ils avaient besoin de moi dans l'allée. Les clients
étaient horribles. On dit que c'est parce que le magasin est situé dans
la partie riche de Long Island que les clients sont très chics. Je pense
que c'est comme cela qu'on voit l'industrie du service: que l'on attend
d'elle qu'elle fasse tout pour vous. À la fin, j'étais
tellement fatiguée. C'était un travail subalterne. Les magasins étaient
jonchés de paillettes, de confettis. Les enfants aimaient toucher des
choses qu'ils n'auraient pas dû toucher. Il fallait balayer beaucoup.
Souvent, ce n'était pas dur mais c'était épuisant parce qu'on était
debout, à attacher des ballons, à monter et descendre des échelles, à
gérer des clients difficile tout en s'assurant que le magasin reste
propre et en se débrouillant avec la gestion de l'espace de travail. Il fallait obéir
aux managers, y compris à ceux qui ne vous aimaient pas. Il y a beaucoup
d'endroits avec des pointeuses pour entrer et sortir comme tout le
monde savait quand vous arriviez et quand vous partiez. Les gens qui
sont là quand vous travaillez font une coupure pour gagner l'argent dont
ils ont besoin. Quand
je suis partie parce que j'avais trouvé un emploi ailleurs, les gens
étaient heureux, non par jalousie mais parce qu'ils étaient soulagés que
j'aie pu m'en aller.
Ng Ju San, 25 ans, Chinatown, New York, NY
Mon
premier emploi aux États-Unis, c'était au Macdo. J'avais alors 19 ans
et c'était le seul job que je pouvais décrocher puisque je venais juste
d'arriver aux USA de Malaisie. Je ne pense pas que j'aurais pu avoir un
autre boulot. J'ai donc étonnamment décroché ce job Macdo.
While working at McDonald's isn't exactly fun, it's not all bad either. Photograph: Graeme RobertsonÀ
ce moment-là, je crois que mon anglais n'était pas assez fluide pour
être caissière. Le manager m'a donc placée dans l'équipe restaurant. Je
devais y préparer les frites, retourner les burgers et m'occuper de
l'arrière-cuisine. Je ne parlais jamais aux clients.Il
n'y a eu littéralement aucune formation. Le premier jour de travail,
votre entraînement, c'est de faire tout ce que fait le gars à côté de
vous. S'il retourne le burger, vous retournez le burger. Vous apprenez
en faisant, c'est votre formation.
Ma
première semaine là, j'ai travaillé cinq jours, par périodes de huit
heures. Vous restez debout et bougez. Je devais nettoyer. Je devais
passer la serpillière au sol et nettoyer, notamment, la friteuse, la
dégraisser. Cette friteuse, c'est une énorme machine en plastique dans
laquelle vous jetez vous frites. À la fin de la journée, il faut la
dégraisser entièrement, jeter l'huile. Il faut l'essuyer jusqu'à effacer
les taches d'huile dessus. C'est une des tâches les plus pénible. Je
travaillais le matin de 7h à 15h au Macdo. Je travaillais après de 18h à
minuit, dans un restaurant chinois comme serveuse. Je ne pouvais pas
aller à l'école car j'avais raté le délai d'automne et il n'y avait rien
à faire à part travailler pendant les six premiers mois.
Je
suis restée six mois au Macdo avant de commencer à travailler, à 20
ans, au Starbucks. C'était terrible. Il n'y avait aucun Américain
d'origine. Beaucoup de travailleurs étaient Porto-ricains, Nicaraguayen
ou Dominicains. C'était une bonne
expérience d'apprentissage pour moi. J'étais la seule Asiatique, mais
je ne me sentais pas étrangère. C'était un bon endroit pour m'habituer à
l'environnement de New-York.
Not so bad. Photograph: Stephen Chernin/Getty ImagesLes travailleurs là avaient à peu près mon âge ou un tout petit peu plus. Ce
que j'aimais chez Macdo, c'est les gens avec qui je travaillais: je me
sentais chez moi. Notamment parce que nous partagions le même passif:
les États-Unis ne sont pas leur pays d'origine, ils sont venus ici comme
immigrés. L'anglais n'est pas leur langue maternelle. Ils comprennent
mes difficultés à communiquer.
Le
manager passait son temps à regarder le système "point of sales" (POS),
un logiciel pour restaurant qui permet de contrôler que personne n'ait
trop d'heures pour ne pas devoir les payer trop. Parfois, il y avait
trop de clients, mais le POS faisait remarquer au manager 'Eh, vous
payez trop en salaire'. Il disait alors: 'Oh, vous devez rentrer chez
vous'. Même lorsque tout le monde travaillait au maximum parce que les
commandes rentraient. Il vous renvoyait tout de même parce que
l'algorithme lui disait qu'il avait trop de frais et qu'il fallait qu'il
coupe jusqu'à ce qu'il n'améliore les profits. Ceux qui restaient se
retrouvaient avec encore plus de commandes mais moins de collègues pour
travailler.
À
Starbucks, c'est moins agité. C'est plus froid, plus calme. Très
différent de Macdo. La clientèle est meilleure, c'est différent.
L'environnement est différent. Il n'y a pas cet environnement moite,
huileux, gras qu'on associe à Macdo. À Starbucks, je
travaillais de 25 à 30 heures semaine et allais à l'école à temps plein.
Je travaillais systématiquement pendant les week-ends et les vacances.
Dans ce secteur, quand tout le monde est en vacances, vous ne l'êtes
pas, vous devez travailler. Après ces deux
boulots, j'ai eu un emploi de réceptionniste juridique dans une
association sans but lucratif au centre ville. Au Macdo, je gagnais 7,25
$ l'heure (5,6€). À Starbucks, je gagnais un peu plus de 8$ (6,2€). Il
fallait travailler très dur dans les endroits. C'était un travail
manuel, alors que, dans le travail de réceptionniste et comme
traductrice, je gagne 15$ (11,5€) l'heure juste pour être assise et ne
rien faire.
Jessica Flores, 24 ans, Queens, New York
Je
travaille dans un supermarché, Waldbaums. C'est une épicerie. J'étais
caissière mais, maintenant, je suis un volant. Je suis un superviseur en
fait. Je fais un peu de travail de bureau. Je m'assure que tout
l'argent des registres soit correct, je vérifie la monnaie. Je nettoie
le magasin. Si un caissier a un problème, ils doivent m'appeler pour que
je puisse régler les choses avant qu'un manager soit impliqué.
Cashier wanted. Photograph: Mark Lennihan/AP PhotoCela
fait plus de six ans que je travaille ici. J'ai commencé en Octobre
2007. C'était mon premier job, en fait. Je suis encore à l'école. Le
magasin est juste au coin de la rue où je vis. C'est un emploi syndiqué,
ce n'est donc pas si mal et il me reste du temps libre pour me
concentrer sur les cours. J'ai
toujours travaillé à temps partiel. L'entreprise, outre les managers,
n'engagerait aucun emploi à plein temps maintenant. Ils avaient quelques
temps plein mais ils sont partis à la retraite. Et depuis que
l'Obamacare a fait son apparition, même si vous le voulez, personne ne
peut être à plein temps. Mon entreprise n'est pas si bonne. Ils
diminuent sans arrêt le nombre d'heures de travail. À un moment, je
faisais 35 heures par semaine. Maintenant, j'en fais 27. C'est le
maximum qu'ils vous donnent pour une semaine. Mon horaire change toutes
les semaines - toujours entre 20 et 27 heures.
En
ce moment, je suis des cours en ligne et j'essaie d'obtenir une licence
de vétérinaire. Outre ce job, je travaille dans deux cliniques.
J'essaie d'en obtenir un autre. Si tout marche bien pour moi, je pourrai
alors quitter ce boulot. Les employés sont mélangés ici. La plupart des
gens du matin sont des travailleurs plus âgés qui travaillent pour
l'entreprise depuis 20 ans. C'est leur principale source de revenu. À
partir de 15h, ce sont surtout des jeunes qui sont à la fac, de 22 ou 23
ans. À Waldbaums, tout
le monde commence avec le salaire minimum. Chaque année, vous avez une
petite augmentation. Comme volant, je n'ai pas vraiment été augmenté.
C'était un contrat syndical - notre syndicat n'est pas très bon - avec
la compagnie qu'il n'y aurait pas d'augmentation avec un an, pas
d'augmentation pour qui que ce soit. Je fais la même chose que ce que je
faisais avant.
James Lanning, 23 ans, Brooklyn, New York
Je
travaille à The Bean, un salon de café à New-York. D'habitude, je
travaille de 15h à 1h du matin. Je suis chef d'équipe. Il y d'habitude
trois personnes par équipe tout le temps. Je doit m'assurer que tout
soit fait dans le magasin. Je dois contrôler les gens autour. En fait,
je dois m'assurer du boulot et suis responsable de tout ce qui doit être
fait. Votre barman pourrait avoir un master. Photograph: Andrew Bret Wallis/Getty Images J'ai
commencé comme barman une semaine avant Noël. Je n'ai travaillé que
quelques mois ici. Après un mois et demi au travail, j'ai eu une
promotion. Mon boulot, c'est préparer des boissons, m'assurer que le
magasin soit propre, vérifier les poubelles, nettoyer le comptoir -
typiquement le genre de chose que vous faites dans n'importe quel job
d'industrie de service dans lesquels vous devez être à l'aise pour
nettoyer la vaisselle ... et pour les poubelles, ce qui est universel. J'ai
été diplômé à l'université de New-York en 2012. Un master en
journalisme et études africaines, mais je n'ai jamais poursuivi. J'ai
déménagé pour six mois à Silver Spring (Maryland). C'est à près de 20 km
au nord de Washington DC. J'ai eu un job comparable à celui que j'ai
ici dans une pizzeria. J'ai travaillé comme caissier et je m'occupais
des commandes. J'ai alors emménagé ici. Et, une fois que je suis revenu,
je suis retourné à Brooklyn, je suis devenu barman. J'ai rebondi dans
ce genre de travail d'industrie des services depuis que je suis diplômé.
Au The Bean, j'ai commencé à 6,9€ de l'heure. Tout le monde commence
là. Maintenant, je gagne 7,7€. Je
travaille au moins 40 heures par semaine et mes heures supplémentaires
sont payées. Ils sont très complaisant pour les horaires, très
compréhensifs. Il y a beaucoup de rotation (turnover), comme dans
les salons de café ou les restaurants mais il y a toujours de 12 à 15
employés à tout le temps de telle sorte que les gens ne doivent pas
faire des heures supplémentaires s'ils ne le souhaitent pas. Il
y a des gens de tous horizons - la majorité sont dans l'enseignement
supérieur ou sont diplômés. Quelques personnes sont plus âgées, elles
étudient l'art ou la musique. C'est en quelque sorte pourquoi je
travaille ici en ce moment. Il n'y a que deux personnes qui ont plus de
26 ans. J'ai
beaucoup de prêts étudiants. J'en ai pour un moment à les rembourser.
La partie la plus difficile de ce genre de boulot, c'est les gens - pas
les gens avec qui vous travaillez mais les managers et les
propriétaires. À The Bean particulièrement, ils sont étonnants et
compréhensifs. Dès que vous avez besoin de repos, ils vous disent de
simplement leur faire savoir. Avec les clients, il y en a toujours un ou
deux ... Je comprends les gens qui ont eu une mauvaise journée.
Souvent
les gens disent 'Oh, ne vous inquiétez pas. Vous allez trouver un vrai
travail bientôt'. Surtout quand vous avez un master, que vous avez été
dans l'enseignement supérieur. En fait, c'est assez humiliant comme
chose à entendre, pour être franc, puisque je ne vois pas le problème à
être barman ou quoi que ce soit. Tant que vous travaillez, tant que
subvenez aux besoins de votre famille, je pense qu'il n'y a pas de
raison d'en être honteux.