Nous recensons tout ce qui est à charge de la logique de l'emploi dans le monde, toute l'actualité sur le sujet, tous les espoirs de dépasser l'emploi, les luttes pour le diminuer, le supprimer.
11 oct. 2016
Enquête sur le nouveau précariat
Les Jeunes Organisés Combatifs (La JOC) enquêtent sur les pratiques de la "nouvelle économie". Rien de nouveau sous le soleil, c'est le retour au XIXe siècle victorien. Luttes sociales comprises.
Comment peut-on expliquer cette augmentation dans les contrats précaires ?
Cette
tendance que l’on observe est liée au fait qu’une part importante de
l’organisation économique nécessite de l’emploi discontinu. Cette part
se justifie entre guillemets. Quand vous êtes une agence qui fait du web
design ou qui travaille dans la communication événementielle, par
nature le personnel va travailler de manière discontinue. Il y a une
part endémique de travail qui nécessite d’être adapté avec des règles
d’accompagnement de la flexibilité et puis en même temps, sous couvert
de vouloir s’adapter à l’évolution des organisations économiques, il y a
une vraie machine idéologique de guerre très forte et très puissante à
l’échelle mondiale qui vise à faire disparaître progressivement les
acquis liés à la protection sociale et qui envisage un monde du travail
où tous les travailleurs sont auto-entrepreneurs d’eux-mêmes, et où le
risque social lié au travail est individualisé. De mon point de vue,
c’est à ces plateformes d’assumer le risque social lié au travail.
Après, je suis pragmatique, et ce n’est pas prêt d’arriver, car leur
logiciel complet est basé sur le contraire de cela. On rentre dans une
période qui va durer un certain temps.
(...)
La Net économie est magique. Il n’y a aucun besoin de licencier les 4500
coursiers payés à la tâche qui pédalaient pour la start-up. Il suffit
de déconnecter l’application et tout s’arrête. Pour ces jeunes
travailleurs qui doivent déjà subir les difficultés liées au chômage de
masse, l’expérimentation des limites de l’économie collaborative a été
rapide. Pourtant, depuis sa fondation en 2013, la brillante start-up de
la livraison à vélo de repas à domicile connaissait une croissance de 30
% par mois. Elle venait d’atteindre le million de livraisons. Et du
jour au lendemain, ces coursiers se retrouvent sans chômage ni garantie
de recevoir un salaire pour leurs courses du mois du juillet. `
(...)
Avec
la faillite de Take Eat Easy, son concurrent Deliveroo se sent pousser
des ailes. Le 5 août, la start-up anglaise réussit une levée de fond de
248 millions d’euros. Sa valorisation totale dépasse désormais le
milliard de dollars et elle affiche fièrement une croissance de 400 %.
Certainement pour rassurer ses nouveaux actionnaires, Deliveroo annonce
un nouveau régime de calcul de la rémunération qui sera appliqué dans un
premier temps à Londres: les coursiers seront désormais payés à la
livraison et non plus à l’heure comme c’était le cas avant. Les livreurs
londoniens font leur calcul. Ce nouveau régime de rémunération
représente pour eux une baisse de salaire conséquent, inférieur au
salaire minimum vivable — le London Minimun Wage.
Près
des restaurants populaires où il y a beaucoup de commandes, les
coursiers discutent des nouvelles conditions et commencent aussi à
s’organiser sur l’application de messagerie What’s App. Le 11 août, un
appel à se rassembler devant le siège de Deliveroo est lancé. Les
premiers livreurs arrivent le visage caché de peur d’être reconnus par
la direction. Des premières photos circulent sur les réseaux sociaux et
bientôt d’autres coursiers arrivent en scooter. Ils se retrouvent vite
une centaine devant le siège. Les travailleurs scandent des slogans pour
de meilleurs salaires, il y a aussi des témoignages qu’ils prennent
soin de traduire en portugais pour les nombreux travailleurs brésiliens
présents. La tension monte, un manager se retrouve entouré par les
livreurs. Celui-ci propose des entretiens individuels pour désamorcer la
tension collective, mais il reçoit en contrepartie des huées.
Dédaigneux, il fait demi tour et retourne à l’intérieur du siège. Une
grève sauvage est lancée.
Lors
d’une assemblée organisée par les grévistes, les coursiers de Deliveroo
votent collectivement contre le nouveau système de rémunération et
demandent un salaire équivalent au salaire minimum londonien (london
minimun wage) ainsi qu’une prise en compte de leurs frais. Ils reçoivent
l’appui d’un petit syndicat autonome qui annonce vouloir « organiser
les inorganisés, les abandonnés et les trahis », l’IWGB ( Independent
Workers of Great Britain ).
Les
activistes l’IWGB relaient les revendications des livreurs et ils se
proposent également d’aller négocier avec la direction afin d’éviter la
victimisation des coursiers qui se mettraient en avant. La direction de
Deliveroo refuse une nouvelle fois d’entendre les revendications.
Pendant 7 jours, les coursiers vont mener des actions dans les rues de
Londres : manifestation en scooter, rassemblements quotidiens devant le
siège de Deliveroo, tour des restaurants pour leur expliquer les raisons
de la grève.
En
ligne, la campagne se mène avec le hashtag #slaveroo et une collecte
rassemble plus de 10 000 euros pour constituer un fonds de grève.
La
start-up finit par céder en partie. Les livreurs ont désormais la
possibilité de choisir le modèle de rémunération qui leur convient: par
heure ou par livraison. La grève sauvage se termine à Deliveroo.
Toutefois, la campagne pour de meilleures conditions de travail dans le
secteur de la livraison ne fait que commencer. Pendant la grève, des
livreurs du concurrent UberEats sont venus observer. Ils ont posé des
questions et ont pris des contacts. Le jeudi 25 août, les livreurs
d’UberEats déclenchent , à leur tour, une grève sauvage et annoncent
qu’ils vont mener des actions jusqu’à ce que le salaire minimum vital
soit accordé. UberEats réagit en désactivant de la plateforme Imran
Siddiqui, un activiste de premier plan dans la campagne.
À
l’heure où nous écrivons ces lignes, nous ne pouvons vous décrire
comment cette lutte va aboutir. L’IGWB continue à faire campagne et un
congrès rassemblant les coursiers de Deliveroo et d’UberEats est annoncé
en septembre afin de réclamer le salaire minimum.