4 juil. 2015

L'empire esclavagiste US

Chris Hedges nous emmène en prison aux États-Unis (ici, en anglais). Les conditions de détention y sont épouvantables. Les conditions de travail aussi.

Extraits et traduction (nous nous concentrons sur les conditions de travail même si l'article a un intérêt plus large pour qui s'intéresse aux conditions de détention outre-Atlantique).

Les trois prisonniers qui ont mené des mouvements de blocage dans les prisons de l'Alabama en janvier 2014 ont passé les 18 derniers mois en cellules d'isolement. Les autorités échaudées par les mouvements qui ont traversé trois prisons de l'état et par les vidéos et les images qui ont circulé témoignant des abus diffusées sur la toile ont déclaré que les trois hommes resteraient indifiniment en cellule d'isolement. Les prisonniers grévistes ne peuvent avoir accès à la télévision ou à la lecture. Ils passent au moins trois jours par semaine sans pouvoir quitter leur minuscule cellule. Ils mangent leur viande assis sur leur toilette métallique. Ils ne peuvent se doucher que tous les deux jours malgré des températures dépassant régulièrement les 30°C.

Les hommes sont devenus les symboles d'un mouvement de résistance croissant au sein des prisons états-uniennes. Les arrêts de travail des prisonniers et leur refus de coopérer avec les autorités en Alabama sont inspirés des actions qui ont secoué le système carcéral de l'État de Géorgie en décembre 2010. Les meneurs de grève expliquent que c'est la seule marge de manœuvre qui reste aux 2,3 millions de prisonniers aux États-Unis. En refusant de travailler - une tactique qui contraindrait les autorités pénitentiaires à des embauches compensatoires ou à une augmentation de salaire des prisonniers pour qu'ils retournent travailler - le néo-esclavage qui caractérise le système carcéral peut être cassé. Les prisonniers s'organisent actuellement en Arizona, en Californie, en Floride, en Illinois, en Ohio, en Pennsylvanie, au Mississippi, au Texas, en Virginie et à Washington.

"Nous devons bloquer les prisons", Council, connu sous le nom de Kinetic, l'un des fondeurs du Free Alabama Movement, me parle au téléphone. Il est en prison depuis 21 ans, condamné à perpétuité incompressible. "Nous n'allons plus travailler gratuitement. Tout le travail dans les prisons, depuis le nettoyage jusqu'à la tonte en passant par le travail en cuisine est presté par des prisonniers. [Presque aucun prisonnier] en Alabama n'est payé. Sans nous, les prisons qui sont des empires esclavagistes, ne peuvent fonctionner. Les prisons en même temps nous facturent une série de frais, comme ceux de nos cartes d'identification ou les menottes et nous infligent de nombreuses amendes, notamment pour recel de contrebande. Ils nous font payer le prix fort pour le téléphone et l'intendance. Les prisons prennent chaque année de plus en plus d'argent aux prisonniers et à leurs familles. L'État nous prend des millions de dollars de travail gratuit et nous impose des frais et des amendes. Il y a des frères qui travaillent en cuisine 12 à 15 heures par jour depuis des années sans avoir jamais été payé."

"Nous ne croyons pas dans le processus politique", dit Ray, condamné à la perpétuité incompressible. "Nous ne cherchons pas de politicien qui réforme la loi. Nous ne donnons plus d'argent aux avocats. Nous ne croyons pas dans la justice. Nous ne comptons que sur les mouvements à l'intérieur et à l'extérieur des prisons et à la dénonciation des entreprises qui exploitent le travail carcéral et financent les autoroutes écoles-prison. Nous avons boycotté McDonald's la première fois. McDonald's utilise des prisonniers pour transformer le bœuf dans les boulettes et pour emballer le pain, le lait et les poulets. Nous avons appelé une campagne de boycott nationale contre McDonald's. Nous avons identifié cette entreprise pour dénoncer toutes les autres. Il y a trop d'entreprises qui exploitent le travail en prison pour essayer de les serrer toutes ensemble".

"Nous n'allons pas appeler à des manifestations devant les sièges de parlement", continue Ray. "Les assemblées appartiennent aux entreprises. Aller là la bouche en cœur ne nous aidera pas. Ces politiciens y sont pour l'argent. Si vous combattez l'incarcération de masse, les gens incarcérés ne sont pas à l'assemblée d'État. Ils ne sont pas dans les parcs. Ils sont en prison. Si vous voulez combattre pour les gens en prison, il faut se joindre à eux en prison. La panacée pour combattre le système carcéral, cette empire de 500 milliards de dollars, est la grève de travail. Et nous avons besoin de gens qui viennent dans les prisons pour que les gars à l'intérieur reçoivent du soutien de l'extérieur pour fermer les prisons. Dès que nous recommençons à travailler, les prisons redeviennent des endroits de correction et de réhabilitation plutôt que des sources de profit pour des grosses boîtes."

Les trois prisonniers ont déclaré que, tant que le complexe carcéro-industriel ne serait pas démantelé, il n'y aurait pas de réforme de la prison. "Avoir un président noir ne veut rien dire" ajoute Ray. "Les politiciens qui orchestrent ce système sont soit directement impliqués comme hommes d'affaire - beaucoup d'entre eux sont millionnaires ou même milliardaires - ou sont contrôlés par des millionnaires ou milliardaires. Nous ne sommes pas aveuglés par les titres officiels. Nous regardons ce qui se passe derrière la scène. Nous avons remarqué un effort coordonné des frères Koch, de l'ALEC (American Legislative Exchange Council) et des comités d'action politique qui voient dans les prisons de bonnes affaires. Leur but est d'augmenter les gains. Une fois que vous regardez les choses comme ça, cela n'a pas d'importance d'avoir un président noir ou blanc. C'est pourquoi les politiques n'ont pas changé. Les lois, telles les condamnations incompressibles ont été mises en place par les gros industriels pour avoir accès à de la main-d’œuvre bon marché. Les lois anti-terroristes ont été passées pour fermer l'accès à la justice pour que les gens restent plus longtemps en prison. De gros industriels financent les campagnes électorales. De gros industriels écrivent les lois et les législations. Et Obama prend de l'argent de ces gens. Il est aussi dévoué à ce système qu'ils le sont."

Dans les prisons d'Alabama, comme dans presque toutes les infrastructures de ce genre à travers les États-Unis, les prisonniers font presque tous les métiers, notamment la cuisine, le nettoyage, l'entretien, la lessive et même la barbe du personnel. Dans la prison St. Clair, il y a aussi une usine chimique, une compagnie d'ameublement et un garage pour véhicules de l'État. D'autres prisons de l'Alabama comprennent des imprimeries ou des centres de recyclage, on y fait des plaques d'immatriculation, des sommiers métalliques, on y exploite des carrières de sable et des fermes piscicoles. Seuls quelques centaines des 26.200 prisonniers d'Alabama - les prisons sont prévues pour 13.130 personnes - sont payés au travail; ils gagnent 17 à 71 cents de l'heure (13 à 60 centimes d'euro). Les autres sont des esclaves.

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