26 juil. 2015

"Cette mer est à moi / Cet air marin est à moi"

Le Courrier (ici, en français) nous emmène au Liban où les beyrouthins défendent leur accès à la mer contre un projet immobilier (qui fait de l'emploi, cela va sans dire, et de juteux profits).

Extrait

LIBAN • Un des deux derniers espaces naturels du littoral ouverts à tous, Dalieh, est menacé d’être transformé en hôtel privé. Un collectif d’experts engagés s’y oppose par une campagne civique, politique et scientifique.
 

Tout a commencé par des vers et du fer. Les mots du célèbre poète palestinien Mahmoud Darwish: «Cette mer est à moi/ Cet air marin est à moi» (Fresque, 1999), soudain bafoués par une clôture de 377 mètres de long, surmontée de fil barbelé. En avril 2014, l’entrée de Dalieh était soudain entravée par un long grillage métallique. Nageurs et pêcheurs doivent désormais se faufiler par une fine ouverture, comme des clandestins.
Pendant des décennies, les Beyrouthins avaient pris l’habitude de s’y promener, d’y pique-niquer et de visiter les grottes calcaires de cet immense espace karstique à bord des barques de pêcheurs. La plus fameuse d’entre elles, la Grotte aux Pigeons, est d’ailleurs devenue l’emblème naturel du Liban, décorant jusqu’à ses billets de banque. Chaque 21 mars, la communauté kurde remplissait l’étendue sauvage de Dalieh pour y célébrer Nowruz, leur nouvel an. Pourtant, Dalieh est une propriété privée: «Sous le mandat français, le tracé du cadastre l’a attribué à plusieurs grandes familles beyrouthines. C’est devenu une propriété privée, mais à usage public. Car en même temps, la loi no 144 de 1925 a fait de l’accès à la mer un droit inaliénable. Un droit confirmé par la loi sur l’environnement no444, en 2002», explique l’urbaniste Sarah Lily Yassine.
Droit au littoral

Quand le site naturel a été clôturé, Mme Yassine s’est réunie avec des architectes, des artistes, des journalistes, des géologues et des archéologues pour défendre ce droit. «Cette mer est à moi», les vers de Mahmoud Darwish, sont alors devenus le titre de leur étude sur les violations légales perpétrées lors de la privatisation progressive de la côte de Beyrouth. Et leur collectif s’est transformé en Campagne civile pour la protection de Dalieh. «Nous ne luttons pas contre la privatisation, mais pour le droit à l’accès du littoral pour tous», souligne-t-elle.
Car Dalieh est l’un des deux derniers espaces naturels publics de la côte. L’autre est la plage de Ramlet el-Baïda, également menacée par un projet de construction. Dans une ville où chaque personne ne dispose que de 0,8 m2 d’espace vert, contre les 9 m2 recommandés par l’Organisation mondiale de la santé, cet espace sauvage fait figure de dernier espoir avant la suffocation. C’est aussi la dernière parcelle du littoral qui n’ait pas été transformée en complexe hôtelier privé, donc payant.