Cette narration capitaliste de l'économie, pour obsolète, inefficace et inhumaine qu'elle soit s'impose partout ... sauf en Argentine.
Traduction du point de vue de Juan Cruz Ferre relayé par Counterpunch (ici, en anglais). Ce point de vue n'est pas nécessairement celui de la plateforme mais il éveille en tout cas de nécessaires débats sur l'après emploi, sur la transition post-capitaliste et sur leur éventuelle articulation avec le militantisme ou l'aspiration révolutionnaire.
Quand les ouvriers de Donnelley sont arrivés à l'usine le 11 août 2014, ils ont trouvé un mot sur la porte qui leur expliquait que la compagnie clôturait ses opérations dans le pays et qu'elle "était désolée pour le dérangement".
Cette scène est devenue familière. Une compagnie ferme une usine pour délocaliser la production à l'étranger et profiter d'une main d'oeuvre moins chère et plus docile. Sous le capitalisme, les capitalistes sont libres de délocaliser leurs entreprises quand elles ne leur sont plus profitables, même si cela implique de jeter 400 familles à la rue. Les travailleurs, par contre, ne sont libres de choisir que ceux par qui ils seront exploités.
Confrontés à une situation désespérée, les travailleurs peuvent répondre par la résignation - mais pas dans ce cas. Les travailleurs ont décidé d'ouvrir la porte de l'usine, d'occuper l'usine et de redémarrer la production. Ils ont démontré qu'il "ne faut aucune hiérarchie pour faire tourner la production dans l'usine" selon les mots d'Hugo Padua, un travailleurs de l'usine depuis 22 ans.
La déclaration de faillite a été dénoncée par l'avocat des travailleurs et rejetée par le Ministre du Travail de la Province de Buenos Aires. Les raisons de l'abandon de l'usine que Donnelley avait données ont été invalidées et la faillite a été déclarée frauduleuse.
Les travailleurs en ont immédiatement pris parti. En moins d'un mois, les travailleurs de MadyGraf (le nouveau nom de l'entreprise choisi par les travailleurs) ont terminé un travail évalué à 500.000$. Ils se sont inscrits sur le registre national des coopératives et ont obtenu l'autorisation de fonctionner en tant que telle. Cependant, un ensemble d'obstacles bureaucratiques les ont empêché de recevoir leurs salaires pendant 45 longs jours.
Mais l'expérience a montré à ces travailleurs que les concessions ne viennent pas de la bonne volonté des patrons ou du gouvernement. Ils ont immédiatement mobilisé pour exiger leurs salaires et ont noué des liens avec d'autres usines, avec le mouvement étudiant et avec des partis politiques.
La Commission des Femmes créées en 2011 a joué et continue à jouer un rôle fondamental dans cette lutte. Elle participe aux assemblées, récolte des dons pour un fonds de solidarité et maintenant, avec l'usine contrôlée par les ouvriers, les femmes ont décidé d'ouvrir une garderie pour surveiller leurs enfants pendant la journée de travail.
Le mouvement des "usines récupérées" des années 1990-2000
Vers la fin des années 90, les politiques néolibérales en Argentine ont provoqué la fermeture de plusieurs entreprises, parmi lesquelles certaines étaient occupées par leurs travailleurs et protégées. Après la crise économique et politique de 2001, les saisies d'usine se sont répandues à travers le pays à un rythme effréné. Des centaines d'entreprises ont déclaré faillite ou ont délocalisé hors du pays. Souvent, les ouvriers ont occupé l'usine en réaction et ont repris la production sous contrôle ouvrier. Ce faisant, ils ont commencé un vrai mouvement de récupération d'usine à travers le pays. Aujourd'hui, il y a plus de 311 entreprises récupérées qui emploient plus de 13.000 (ici, en espagnol) travailleurs.
On peut dégager deux tendances majeures au sein du mouvement. La première tend à transférer les machines et les infrastructures de l'usine dans les mains du travailleur pour qu'il devienne un propriétaire et crée une coopérative. La seconde position, plus radicale, propose comme objectif final l'expropriation de l'usine et sa nationalisation sous contrôle ouvrier. Dans cette seconde optique, le modèle coopératif n'est accepté que comme phase transitoire.
La première option a l'avantage d'être plus accessible. Il y a moins de résistance de la part des politiciens et la voie légale est relativement large. Les raisons pour lesquelles ce modèle ne rencontre que peu de résistances sont liées à ses propres limites. La mesure apparemment radicale de dessaisir les propriétaires lucratifs de leur usine est une procédure légale dans laquelle le capital demeure privé et change simplement de mains. Bien sûr, les propriétaires sont maintenant les ouvriers et ils œuvrent au jour le jour pour assurer la production et leurs propres salaires qui sont généralement distribués équitablement. Mais ce modèle existe au sein du système capitaliste de production. Cela nous amène à la seconde limite de cette stratégie. La nouvelle entreprise est liée aux règles du marché libre et entre dans une concurrence inégale avec des entreprises plus grandes, plus efficaces. Dans ce cadre, il est fort probable que les travailleurs de la coopérative soient contraints de s'exploiter pour maintenir leurs prix face à la concurrence.
La seconde option a d'abord été le fait des franges de la gauche révolutionnaire qui se sont inscrites dans le mouvement ouvrier. Bien que les thuriféraires de ce modèle accepte que la coopérative est une phase temporaire, l'objectif final, c'est la nationalisation sous contrôle ouvrier. Cet objectif est à la fois pratique et idéologique. D'une part, la compétition du marché cesse d'être un problème. Au pire, la soutenabilité peut être obérée par des coupes dans les budgets nationaux mais pas à cause d'un manque de profitabilité. D'autre part, la nationalisation incarne l'attaque ultime contre la propriété privée: la propriété privée ne change pas simplement de mains pour le coup. C'est l'expropriation des moyens de production au bénéfice de toute la société. C'est un petit exemple, isolé, certes, et fatalement insuffisant de ce que les révolutionnaires cherchent pour le système dans son ensemble.
Une source d'inspiration
L'usine connue autrefois sous le nom de Zanon (aujourd'hui baptisée FaSinPat ou Fábrica sin patrones - Usine sans patron) est un exemple de cette stratégie. Les travailleurs de Zanon ont avancé le programme d'expropriation et de nationalisation sous contrôle ouvrier. Ils ont résisté à plusieurs tentative d'expulsion et ont surmonté un boycott des grossistes, des clients et d'autres entreprises qui voyaient dans l'exemple de Zanon une menace potentielle.
Les travailleurs de Zanon, sachant qu'ils faisaient face à des ennemis puissants, se sont alliés à d'autres secteurs opprimés à leur bénéfice mutuel. Par exemple, quand les fournisseur de matières premières ont refusé de continuer à vendre de l'argile à l'usine contrôlée par les ouvriers, les travailleurs se sont rapprochés d'une communauté Mapuche (une communauté indigène au Sud du Chili et de l'Argentine) et sont arrivés à un arrangement dans lequel les membres de la communauté donnent de l'argile aux ouvriers et, en échange, les ouvriers ont produit une gamme de carrelage avec des illustrations traditionnelles de membres de la communauté Mapuche.
Quand la police a essayé d'expulser les travailleurs de l'usine, la mobilisation populaire les a submergés. Les étudiants, les mouvements sociaux et les fonctionnaires ont déclarés qu'ils ne procureraient plus de traitement médical à la police s'ils étaient blessés dans l'opération. Les ouvriers dans l'usine étaient prêts à résister. Finalement, il n'y a pas eu d'expulsion.
Bien qu'on ait souvent essayé de dépeindre la lutte de FaSinPat et ses résultats comme une circonstance spontanée ou même comme le produits d'idéologies autonomies, l'effort militant, conscient et patient a été central pour organiser les travailleurs dans l'usine. Le
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Aujourd'hui, l'opération de contrôle ouvrier a treize ans. En trois mois, ils ont construit le centre médical que la communauté avait demandé au gouvernement depuis vingt ans, et ils ont créé plus de 200 postes pour des chômeurs.
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Donnelley est une multinationale basée à Chicag, avec des usines dans quatre pays outre les États-Unis. Une semaine avant que l'usine ne soit fermée, ils ont annoncé que 123 ouvriers seraient licenciés. La comisión interna (la commission interne) est restée ferme: elle a rejeté les licenciements en disant: "plus de famille jetée à la rue" et s'est préparée au combat. Pendant plusieurs années, la comisión interna s'est battue contre les licenciements et les mises à pied dans l'usine. C'est un exemple d'un phénomène qui s'étend dans la zone industrielle du grand Buenos Aires, connue sous l'appellation de syndicalisme de base ou syndicalisme de gauche.
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Depuis 2001, au rythme du rétablissement économique, ce syndicalisme de base croît, remarquable par la démocratisation du lieu de travail, l'activisme militant et l'opposition à la bureaucratie syndicale, habituellement à la tête des directions syndicales régionales ou nationales.
La comisión interna, une commission largement autonome des niveaux syndicaux supérieurs, est un trait distinctif du syndicalisme en Argentine et est l'un des bastions de la puissance ouvrière. Ce type d'organisation sur le lieu de travail a joué un rôle majeur pendant les révoltes ouvrières des années 70 et a participé à leur engagement militant gagné pendant les dures persécutions de la dictature répressive de la fin des années 1970 et du début des années 80. L'entièreté de la comisión interna de Mercedez a disparu.
La comisión interna de Donnelley a été reprise des mains de la bureaucratie syndicale en 2005. Depuis lors, un activisme militant et démocratique s'y est développé. L'assemblée est la plus grande autorité et les délégués reviennent à la chaîne après avoir fini un mandat pour éviter l'établissement d'une caste de directeurs. Avec les comisiónes internas de Mondelez (ex Kraft), Pepsico et Lear, elle a posé les bases du syndicalisme de gauche au Nord de Buenos Aires.
La comisión interna a manifesté sa solidarité de classe à plusieurs reprises: elle s'est battue pour l'embauche permanente des travailleurs sous-traitants de l'entreprise, elle a soutenu activement les luttes des entreprises dans la région (Kraft et Lear), elle a amené son soutien actif à l'occupation du parc indoaméricain en 2010 et s'est jointe à la campagne d'acquittement des compagnies pétrolières de Las Heras. Avec les travailleurs d'autres usines graphiques de la région, elle a formé un groupe de discussion anti-bureaucratique au sein du syndicat graphique.
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Le haut degré d'organisation de l'usine a été un facteur déterminant dans la décision patronale de fermer l'usine. en même temps, cet élément en question a permis une réponse rapide des travailleurs. Bien que la fermeture soit une surprise et un rude coup, ils étaient préparés à y faire face.
En août, Christian Castillo, le député représentant le PTS (une partie du Front de Gauche, FIT) dans la province de Buenos Aires a proposé une loi sur l'expropriation des entreprises sous contrôle ouvrier. La loi a déjà été pré approuvée par la Chambre mais doit encore être approuvée par le Sénat. Aujourd'hui, le défi, c'est de mettre la campagne d'expropriation à l'ordre du jour au niveau national avec le soutien des partis politiques estudiantins et des syndicats, unis derrière la loi mais qui montrent leurs muscles dans les rues.
L'autogestion par les travailleurs, la conduite d'une usine comme coopérative et la préservation des emplois sont autant de réussites formidables. Cependant, les travailleur de MadyGraf sont encore plus ambitieux. Aujourd'hui, le but c'est l'expropriation et la nationalisation de l'entreprise pour le bénéfice de tous.
Comme l'explique Eduardo Ayala, "Depuis la première réunion que nous avons organisée après la déclaration de faillite, nous avons voté en assemblée l'expropriation et la nationalisation sous gestion ouvrière pour mettre cette usine aux services des plus pauvres, pour que les manuels et les livres que nous imprimons arrivent jusqu'aux enfants les plus humbles dans les quartiers les plus pauvres."
Il n'y a pas de division de classe à MadyGraf. Ses luttes et ses succès, comme ceux de FaSinPat, sont un exemple et une balise pour le mouvement ouvrier international. Loin d'être des buts en soi, ces avancées devraient encourager et motiver les militants révolutionnaires à poursuivre le long combat pour une société sans classe.