18 févr. 2015

Inventaire

Arlind Qori fait l'inventaire des politiques employistes de guerre aux salaires, de privatisation en Albanie. Elles ne semblent pas l'avoir convaincu.

Nous non plus d'ailleurs.

Extraits de la traduction de l'article traduit et mis en ligne par le Courrier des Balkans (ici, en français)
Depuis 25 ans, tout est à vendre. Tous les gouvernements qui se sont succédé en Albanie ont appliqué les mêmes recettes néo-libérales. Résultat : un quart des Albanais se sont expatriés, et le chômage touche 40% des actifs. Jusqu’à présent, les privatisations permettaient de rentrer du cash pour payer les retraites, garantir des services publics minimaux et acheter la paix sociale. Sauf que maintenant, presque tout est vendu... 
Le processus de privatisation en Albanie a commencé dès les derniers jours du régime communiste, qui a tenté en 1991, au nom de la libéralisation, de créer une sorte de système économique hybride dans lequel les entreprises publiques et privées étaient censées coexister dans un environnement compétitif. Ironiquement, cette tentative a été mise à mal par la résistance « anti-communiste » de la classe ouvrière, alors menée par le tout nouveau Parti démocratique (PD), situé à droite de l’échiquier politique. Leur « rêve utopique » était que, suite à des élections pluripartites, les ouvriers deviennent copropriétaires des entreprises, et qu’une sorte de paradis sur terre sponsorisé par les donateurs internationaux vienne remplacer le gérontocratique système socialiste albanais.
 
L’histoire en a décidé autrement. Suite à la désagrégation du système, la classe ouvrière s’est retrouvée désorganisée et démobilisée, et ses anciens alliés, arrivés au pouvoir, ont initié un processus de privatisation généralisé et ininterrompu qui se poursuit jusqu’à nos jours. 
Durant la première période de mise en place du nouveau système, de 1992 à 1997, le processus de démantèlement de l’industrie et les privatisations menèrent à des licenciements de masse, à la chute accélérée de la production industrielle et à la fermeture de nombreuses usines. Il y eut également des tentatives de formation d’une sorte de capitalisme « démocratique », surtout dans les zones rurales (où vivaient à l’époque 60% de la population, contre 46% aujourd’hui), où la terre fut divisée en parcelles égales. Cela entraîna certes une chute importante de la production agricole, mais permit aussi de créer un certain rempart social contre l’extrême pauvreté : les ouvriers appauvris et au chômage pouvaient au moins produire leur propre nourriture, ce qui était une condition nécessaire à la survie du système. Parallèlement, les villageois mécontents pouvaient toujours fuir pour louer leurs bras en Grèce ou en Italie.

(...)

De fait, la dette souveraine totale de l’Albanie a doublé au cours des dix dernières années, pour atteindre aujourd’hui 62,2 % du PIB. D’aucuns ne trouveront pas ce chiffre particulièrement impressionnant, en comparaison avec les dettes souveraines de pays tels que la Grèce et l’Italie. Mais il convient de rappeler qu’en 1991, à l’arrivée du capitalisme, l’Albanie, à la différence d’autres pays socialistes tels que la Yougoslavie et la Roumanie, n’avait aucune dette extérieure vu que sa Constitution interdisait les emprunts étrangers.
D’autre part, l’affirmation selon laquelle la privatisation des services publics allait faire baisser la corruption, dans un pays où ce fléau est perçu comme omniprésent, n’était rien d’autre qu’une astuce de communication. Qui aurait pu s’attendre à ce que des gouvernements notoirement corrompus mènent les privatisations en toute intégrité ? L’un des échecs les plus flagrants a été la privatisation de la compagnie de distribution d’électricité KESH, qui, au lieu d’améliorer la situation financière de l’entreprise, l’a aggravée, si bien que cette même entreprise, aujourd’hui à nouveau publique, se voit contrainte d’augmenter ses prix afin de pouvoir fonctionner normalement. Quant au secteur minier, les investisseurs étrangers y ont licencié à tout va et laissé derrière eux une industrie si exsangue qu’il est quasiment impossible d’y investir à nouveau.
Aujourd’hui, il reste si peu de secteurs à privatiser que le gouvernement ne peut plus compter sur les revenus de ces privatisations pour garantir la stabilité de ses finances et la fragile paix sociale. Outre la disparition de ces ressources, il devra se confronter à un faible niveau d’activité économique, un taux de chômage élevé, de faibles rentrées fiscales (le taux maximal de l’impôt sur le revenu est de 15%) et une diminution des mandats de la main d’œuvre émigrée. La privatisation permanente a une fin. Reste à voir comment, dans cette situation, se positionneront politiquement la classe dirigeante et ceux qui ont dans ce processus quasiment tout perdu.