21 sept. 2014

Les esclaves du Golfe

The Nation publie un pensum sur les conditions de travail dans la région du Golfe persique (ici, en anglais). C'est édifiant - pourtant, on ne peut pas dire que les employeurs manquent de liquidité, de marge.

Résumé et traduction

Le Qatar compte 1,8 millions de travailleurs immigrés pour une population de 300.000 personnes. Les travailleurs immigrés sont régulièrement privés de salaire, ils sont souvent piégés dans un système de dette permanente; ils sont exposés à des conditions de travail dangereuses et sont privés du droit d'association. À peu près 1000 travailleurs immigrés sont morts au Qatar depuis 2012 selon le gouvernement.

Le cheikh Tamim bin Hamad Al Thani du Qatar a promis de nouvelles réformes pour garantir les droits des travailleurs immigrés. Il reste à passer aux actes.

La pratique du recours à la main d'oeuvre immigrée est largement répandue dans les monarchies du Golfe Persique où les élites royales, commerciales et les particuliers ont accumulé de hauts niveaux de richesse en dépit de la faible force de travail locale. Le Qatar, par exemple, soutenu par ses exportations de pétrole a le PIB par habitant le plus élevé du monde. Par leurs exportations énergétiques et par les services financiers, les cinq autres membres du Conseil de Coopération du Golfe (CCG), le Bahreïn, le Koweït, Oman, l'Arabie Saoudite et les Émirats Arabes Unis, ont constitué des réserves financières considérables. Cette richesse a permis aux pays du Golfe d'octroyer des prestations sociales substantielles pour leurs nationaux.

Cette richesse a permis aussi à ces pays d'investir dans des investissements, dans des travaux d'infrastructures massifs mais la région manque de main d’œuvre native. La demande de main d’œuvre immigrée est donc très forte dans la région. L'explosion de la construction dans le Golfe a été nourri par un afflux massif de travailleurs, d'abord d'Asie, qui occupent aussi les emplois de domestique et les autres jobs mal payés. Ces travailleurs étrangers ont été conduits dans le Golfe par le manque de perspectives économiques dans leurs pays respectifs et par l'idée qu'on peut gagner un revenu régulier en travaillant dans le Golfe. Mais beaucoup se sont réveillé dans un cauchemar.

Esclavage contractuel

Le kafala ou "parrainage" est un élément clé du dispositif de travail. Le système utilise des hommes de paille qui voyagent à travers l'Asie du Sud-Est. Ils vendent le droit de travailler dans le Golfe aux candidats à l'émigration. Une fois endettés envers les hommes de paille qui "parrainent" le droit des travailleurs à se rendre dans le Golfe, les travailleurs doivent rembourser leur dette au parrain en travaillant de longues heures - souvent dans la construction, à des températures qui peuvent atteindre 50°C.

Le barrière physique sur ces travailleur est brutale. Entre 2010 et 2012, 700 travailleurs indiens sont morts au Qatar et les autorités népalaises ont déclaré que des centaines de leurs propres compatriotes sont morts là aussi. Selon des estimations du l'ITUC (la confédération internationale des syndicats), sans réforme, sans renforcement des codes du travail de la région, quelques 4.000 travailleurs pourraient mourir dans les projets du secteur de la construction liés à la seule coupe du monde 2022. Le rapport (ici, en anglais) de l'ITUC mentionne le fait qu'on refuse souvent aux ouvriers l'accès à l'eau ou à l'ombre et que l'abri qui leur est dévolu est insalubre et inhumain.

 Cependant, comme il leur faut une permission de leur parrain pour chercher un nouvel employeur, les travailleurs immigrés sont souvent piégés dans leur emploi. Ceci assure que leurs salaires dérisoires sont utilisés pour rembourser la dette occasionnée par leur trajet. Sans citoyenneté, sans aucun droit politique, ils sont incapables de quitter le pays - leurs passeports sont souvent saisis par les autorités à leur arrivée - ces travailleurs immigrés sont piégés dans ce qui ne peut se décrire que comme un esclavage virtuel ou un asservissement contractuel.

Les femmes immigrées employées comme travailleuses domestiques pour les résidents des riches pays du Golfe sont particulièrement exposées à l'exploitation. Recluses dans des foyers familiaux et interdites du droit de sortie, elles sont souvent piégées chez des employeurs qui suspendent leur paie et les soumettent à des épisodes effroyables de violence physique et sexuelle.

Elles ne peuvent pas faire grand chose selon ce rapport d'avril 2014 d'Amnesty International (ici, en anglais):

Les femmes qui ont été violentées physiquement ou violées font face à des obstacles majeurs pour obtenir justice. Aucunes des femmes auxquelles les chercheurs ont parlé ont vu leurs bourreaux assignés en justice ou condamné. Dans un cas abominable, une travailleuse domestique s'est cassé les jambes et  s'est fracturé une rotule quand elle est tombée par la fenêtre alors qu'elle tentait d'échapper à un employeur qui allait la violer. Son agresseur l'a alors violée alors qu'elle gisait sur le sol, blessée et incapable de bouger. Il n'a appelé une ambulance que par la suite.
Quand les enquêteurs l'ont interrogée six mois après l'agression, elle était encore en chaise roulante. Malgré ses blessures effroyables, le procureur a classé l'affaire en raison du "manque de preuve" et elle est retournée au Philippines l'année dernière. Son employeur n'a jamais dû rendre de compte.

  Alors que certaines réformes ont été mises sur la table par les dirigeants des pays du Golfes, leur formulation a été très vague et de ce fait sans substance.

Un phénomène régional

Des cas de figure sont récurrents à travers le Golfe. En Arabie Saoudite, la centrale économique de la région, les organisations de droits de l'homme ont prouvé des violations du droit du travail à large échelle, violations qui incluent une durée excessive du travail, du vol de salaire et de la violence contre les travailleuses domestiques.

La décapitation de Rizana Nafeek, une Sri-lankaise de 24 ans, serveuse à Dawadmi en janvier 2013 a été un cas particulièrement flagrant. Elle a été accusée d'avoir tué par strangulation le bébé de quatre mois de son employeur. Les preuves contre Nafeek se limitaient à une "confession" qu'elle a signée après son arrestation. Cette confession, selon Nafeek, a été faite sous contrainte et sans l'assistance d'un traducteur. Pour compliquer l'affaire, la famille de Nafeek a déclaré qu'elle avait menti sur son âge dans son formulaire de demande de passeport - ce qui signifie que, au moment des faits, en 2005, elle n'avait que 17 ans et était donc mineure selon les standards des lois internationales. Elle a été jugée sans défense légale et elle a été ensuite tuée sous les protestations véhémentes du gouvernement sri-lankais.

Le gouvernement des Émirats Arabes Unis, où le nombre de travailleurs immigrés est huit fois plus élevé que le nombre de nationaux, a entrepris de déporter les travailleurs qui font grève, d'héberger les travailleurs dans des conditions misérables et de voler les passeports des employés. Comme la gène de la FIFA au sujet de la coupe du monde au Qatar, les institutions académiques et culturelles occidentales qui ont établi des opérations dans les Émirats ont été plusieurs fois embarrassées par le traitement émirati des travailleurs immigrés.

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Au Koweït, on a rapporté des problèmes du même genre. Là, les deux millions de travailleurs immigrés cohabitent avec 1,8 millions de nationaux. De même, au Bahreïn ou les travailleurs immigrés font face à des tensions politiques depuis le soulèvement avorté de 2011, quand les manifestations de chiites contre la monarchie régnante au Qatar ont été réprimée par des troupes d'Arabie Saoudite et d'autre pays du Golfe.

Perspectives de réforme

 En réponse au critiques qui se multiplient contre les préparations de la coupe du monde, le gouvernement qatari a promis des réformes pour les travailleurs immigrés, notamment un changement du système de kafala au profit d'un système qui permettrait aux travailleurs immigrés de quitter le pays ou de changer d'emploi plus facilement.

Cependant, l'ITUC et d'autres sont très sceptiques envers ces réformes. Un porte-parole d'ITUC a déclaré que les travailleurs immigrés au Qatar n'avaient toujours "pas liberté d'association, pas de salaire minimum et pas de système de respect effectif du travail. Aucune des lois ne semblent s'appliquer aux travailleurs domestiques."

De plus, les travailleurs immigrés devront toujours demander un visa de sortie pour quitter le pays, la décision de savoir si et quand les travailleurs peuvent retourner chez eux appartenant aux autorités de l'État. Ceci signifie que près de 1,8 millions des résidents qataris sont piégés là, virtuellement sans aucune protection légale, à discrétion de l'État.

Malheureusement, alors que ces faits soulignent le besoin impératif de réforme, beaucoup d'observateurs des droits de l'homme sont pessimistes. L'économie qatarie est devenue massivement dépendante des travailleurs immigrés, notamment dans la construction. Sans ces travailleurs, le "miracle" qatari d'urbanisation débridée aurait été impossible. Comme le nombre de travailleurs immigrés augmente, les coûts d'une réforme réelle augmentent eux aussi.

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Mais les autorités du Golfe ne sont pas à l'abri des pressions. Par exemple, cette année, l'Arabie Saoudite et l'Indonésie ont signé un accord pour accorder des droits supérieurs aux travailleurs indonésiens. Ils ont le droit de conserver leur passeport, de communiquer avec les membres de leur famille, d'être payés tous les mois et d'avoir du repos. Cet accord suit l'interdiction indonésienne d'août 2011 d'envoyer des travailleurs émigrés en Arabie Saoudite du fait des rapports de violations terrifiantes des droits du travail sur les Indonésiens dans le pays.