Extrait
Qu’est-ce qui a changé concrètement dans le secteur textile au Bangladesh depuis l’effondrement du Rana Plaza ?
Shahidul Islam Shahid : Il y a eu plusieurs développements au Bangladesh suite à la catastrophe du Rana Plaza et à celle de Tazreen quelques mois auparavant. Le principal est que des centaines de milliers d’ouvriers et d’ouvrières du textile sont descendus dans les rues pour manifester, contraignant le gouvernement du Bangladesh à adopter un « Plan d’action » pour la sécurité des travailleurs. Dans ce cadre, le gouvernement a lancé un programme d’inspection de toutes les usines textiles, pour évaluer les risques d’incendie ou d’effondrement. Ces inspections ont mené à la fermeture de 200 usines. D’autre part, toujours suite à cette mobilisation, le salaire minimal des ouvriers du textile a été augmenté de 77% [d’environ 28 euros à 50 euros par mois, NdE ]. Le gouvernement a également levé toutes les restrictions sur le droit des ouvriers textiles à se réunir et à se syndiquer, et il a introduit plusieurs amendements favorables aux travailleurs dans le code du travail du Bangladesh. Enfin, un fonds de compensation et de réhabilitation des victimes du Rana Plaza et de leurs familles a été mis en place.
Il y a aussi eu des développements au niveau international. Le premier est bien sûr la signature de l’Accord sur la sécurité des usines au Bangladesh par un grand nombre de multinationales occidentales. D’autre part, le président Obama a annoncé un plan d’action pour le Bangladesh et suspendu l’application du « système de préférences généralisées » (SPG) pour les marchandises du Bangladesh sur le marché américain. L’Union européenne a également menacé de suspendre l’application du SPG si les conditions de travail des ouvrières du textile ne s’amélioraient pas au Bangladesh.
Sur le terrain, pour les ouvrières qui travaillent dans les usines, y a-t-il des changements concrets ?
Shahidul Islam Shahid : Certaines choses ont changé. Auparavant, les portes des usines étaient tout le temps fermées à clé, ce qui contribuait à augmenter le nombre de victimes en cas d’accident. Maintenant, elles restent ouvertes. Les directeurs d’usine sont devenus plus prudents et plus soucieux de la sécurité des ouvrières, alors qu’ils refusaient d’aborder ces problèmes. Il y a une raison très simple à cela : tous les propriétaires des usines du Rana Plaza – sauf ceux de nationalité philippine – sont aujourd’hui en prison.
En France, on parle seulement de ce que font (ou ne font pas) les grandes marques occidentales pour les conditions de travail au Bangladesh. Vous semblez suggérer que c’est avant tout la mobilisation des ouvriers et ouvrières qui a permis d’obtenir des changements.
Safia Parvin : Effectivement, suite au drame du Rana Plaza, il y a eu une vague de syndicalisation dans notre organisation. C’est un phénomène qui concerne toute l’industrie textile du pays. Les ouvrières se sont radicalisées, et elles n’ont plus peur.
Shahidul Islam Shahid : Les changements sont le résultat d’une combinaison des deux facteurs : la mobilisation des ouvrières et l’influence des donneurs d’ordre. Les grandes marques occidentales sont celles qui ont le plus profité de la sueur et du sang des ouvrières. Elles doivent donc prendre leurs responsabilités et s’occuper des victimes et des autres ouvrières, au même titre que les propriétaires bangladais des usines.