13 avr. 2014

Déportation de l'armée de réserve

Dans un article de L'Orient XXI ici, Claire Beaugrand nous explique comment les autorités saoudiennes font face au chômage en pleine croissance: elles favorisent l'embauche des nationaux et renvoient les travailleurs étrangers sans papier chez eux. L'armée de réserve, les chômeurs, sert alors de variable d'ajustement: appelée quand il y a un besoin de main-d'oeuvre, elle est renvoyée quand il n'y a plus rien à faire, comme un simple outil rangé dans l'armoire. Plus d'un million d'immigrés avaient déjà été renvoyés en novembre dernier (2013).

Extrait

Si l’Arabie saoudite a retenu une leçon des printemps arabes, c’est bien que le chômage, et particulièrement celui des jeunes, est une bombe politique à retardement qui peut exploser à tout moment. Avec un taux officiel de chômage de 12 % parmi les nationaux, qui grimpe à 40 % pour les hommes entre 20 et 24 ans et à 70 % pour les femmes de cette même classe d’âge, le royaume a décidé d’employer la manière forte pour créer de nouveaux emplois pour ses ressortissants. Incapable d’absorber plus de fonctionnaires, il a pris le parti de remplacer les travailleurs expatriés. Tout au moins de donner le signal qu’il entend mettre de l’ordre dans son marché du travail.
L’idée est ancienne et les tentatives de nationalisation (« saoudisation ») de la main d’œuvre ont connu diverses fortunes au cours de la dernière décennie. En juin 2011, cependant, le ministère du travail saoudien a lancé un nouveau programme, appelé nitaqat, faisant obligation aux entreprises saoudiennes de plus de dix salariés d’employer un pourcentage fixe de nationaux, sous peine de se voir imposer une sanction financière. Sa mise en œuvre devait devenir effective en 2013.
Depuis fin mars, date à laquelle le ministère du travail a annoncé que ses inspecteurs allaient redoubler d’activité pour vérifier que toutes les entreprises étaient en conformité avec les objectifs du nitaqat — et par là même que tous les travailleurs étrangers étaient en règle avec le système du sponsorship ou kafâla —, un vrai vent de panique souffle sur l’Arabie. Le roi avait accordé une amnistie de trois mois, expirant le 3 juillet 2013, durant laquelle les étrangers sans papiers étaient priés de régulariser leur situation pour éviter des peines d’emprisonnement pouvant atteindre deux ans fermes et des amendes — impossibles à payer pour le commun des immigrés — s’élevant jusqu’à 27 000 dollars. Devant l’ampleur du « sauve-qui-peut » généralisé, le roi Abdallah a dû étendre la période de régularisation de quatre mois, jusqu’au 3 novembre 2013.
(...)

Deux chiffres, émanant des pays exportateurs de main d’œuvre, révèlent l’étendue du phénomène. D’après le conseiller du premier ministre du Yémen, dont l’économie est largement dépendante des quelque 2 milliards de dollars rapatriés annuellement au pays, « la mesure pourrait toucher plus de 200 000 Yéménites, entrés en Arabie avec un visa de travail (en bonne et due forme) mais qui ne travaillent plus pour l’employeur qui les a enregistrés à leur entrée dans le pays. ».
Quant au gouvernement philippin, il estimait que les 12 000 Philippins qui avaient approché les autorités consulaires pour quitter l’Arabie ne représentaient pas plus de 10 % de tous les ressortissants à régulariser (au nombre de 108 000 sur un total de plus d’un million de Philippins dans le Royaume). Pour les pays d’origine des travailleurs étrangers, la déportation de dizaines de milliers d’entre eux n’est que le début d’un long processus de retour graduel des expatriés, venant aggraver encore la situation de pays fragiles économiquement.