Extrait
Des conditions de production incroyables
Il n’y a pas que les travailleurs migrants d’Europe de l’est qui sont attirés en Allemagne par manque de perspectives et d’alternatives. De grands groupes étrangers de l’industrie de la viande comme Tulip ou Danish Crown se sont implantés en Allemagne à cause des conditions de travail avantageuses : ils ont racheté des chaîne d’abattoirs allemands comme Moksel, Nordfleisch et Südfleisch. Danish Crown s’est notamment offert un abattoir à Essen : sur ses 1200 ouvriers, 1000 sont maintenant des travailleurs détachés à bas salaires et viennent principalement d’Europe de l’Est. Sur les 6000 travailleurs de la chaîne des abattoirs Tönnies (n°2 du secteur, connu notamment à travers Clemens Tönnies, patron de l’équipe de foot de Schalke), seulement 2400 sont employés directement par l’entreprise. Le leader du marché en Allemagne est Vion Food Group qui a son siège aux Pays-Bas.
La République fédérale est devenue entre-temps, au détriment des autres pays de l’Union européenne, le pays leader de l’exportation de viande. En 2011, sur les 6,8 millions de tonnes de viande produite, 2,8 millions sont parties à l’étranger selon la fédération des industries de la viande. L’export vers maintenant 120 pays, dont la Russie, la Chine, la Corée du Sud ou le Japon, est coordonné par « German Meat ». Le gouvernement belge a déjà annoncé une plainte pour dumping auprès de la commission européenne ; et des protestations massives contre la politique des abattoirs allemands se sont également élevées des cercles gouvernementaux autrichiens.
Nous devons résister
La branche a pu faire passer son chiffre d’affaire d’un quart de milliard d’euros à 34,6 milliards entre 2005 et 2011. De quoi être satisfait. Et pourtant, la sonnette d’alarme s’est mise à retentir lorsque le présentateur de l’ARD Günter Jauch annonça le thème du dimanche soir : « esclaves salariés et équarrisseurs d’humains ». On a même pu lire dans la presse économique de référence des phrases comme celle-ci : « Ils vivent dans des logements minuscules, à huit dans une chambre à quatre lits, quatre qui travaillent la journée et quatre la nuit, à la chaine pour, par exemple, découper des morceaux de dinde » (Frankfurter Allgemeine Zeitung du 24 juin 2013). « La région de Vechta a contrôlé il y a peu, d’après l’un de ses porte-paroles, plus de 120 hébergement pour un total de 1300 ouvriers. Dans une seule cage d’escalier, on trouvait pas moins de 70 noms. Les autorités ont interdit l’utilisation des chambres où les conditions d’hygiène étaient vraiment insuffisantes, ce qui représentait environ 400 couchages. » Peter Kossen, prêtre catholique de Vechta, y affirmait : « C’est de l’esclavage moderne. Nous devons absolument résister à cela. »
Sous la pression de l’opinion publique, des médias, des gouvernements étrangers et du ministère public, des représentants des six plus gros groupes industriels de la viande comme PHW (Wiesenhof), Tönnies ou Danish Crown se sont mis d’accord en juin avec le gouvernement régional rouge-vert de Basse Saxe sur le fait que « presque tous » allaient accorder un salaire minimum dans les abattoirs de tout le pays et qu’ils devaient augmenter le nombre des travailleurs déclarés et donc cotisants à la sécurité sociale. Ils ont de la marge : dans les abattoirs allemands, seuls 20% sont employés en contrat à durée indéterminée, 5% sont intérimaires et 75% sont salariés détachés. Au total, 30 000 personnes travaillent dans le secteur.
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En plus des salaires ignominieusement bas et de la durée de travail inhumaine, ce qui en ressort tout particulièrement, c’est le traitement de la maladie. Selon le NGG, les salariéEs détachéEs, dans un des cas étudiés, n’étaient pas payéEs pendant leurs arrêts maladie ni pendant leurs congés, et ils n’avaient pas d’assurance maladie.
Si l’on se blesse avec un couteau, pas de chance : seul le jour de l’accident est payé. Le travailleur détaché roumain Cosmin Sandulache témoigne : « Une fois, un collègue a dû passer une semaine à l’hôpital suite à un accident. Il a dû payer 1300 euros pour ça. » Et de tels accidents de doivent pas être rares dans ces conditions extrêmes où la pression au travail est élevée et le temps de travail atteint souvent 16 heures par jour. Il est clair que ce manque, voire cette absence, de réglementation en cas de maladie va mener presque immanquablement à cela : les ouvriers qui ont fait des sacrifices énormes pour venir vendre leur peau en Allemagne, et ont par exemple souvent des dettes envers leurs passeurs, vont, parce qu’ils n’ont pas le choix, aller travailler alors qu’ils sont malades. Et les températures très basses qui règnent dans les abattoirs augmentent encore le risque de maladie (selon les viandes entre 3°C et 7°C, -18 °C pour les surgelés).
